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Le plumitif

 

 

et_si_finalement_....3.jpgMa bonne amie,

L’automne décline, Paris s’endort doucement, et je retrouve les délices de mon petit boudoir. Je suis une femme de paradoxes. En ces temps où chacun se pique d’écrire, j’ai pour ma part remisé mes feuilles, mes encres et mes plumes dans cette vieille écritoire qui m’accompagne en tous lieux. Retenue un temps par quelques ennuis de santé, je suis ensuite partie sur mes terres de Bourgogne. Là-bas, des soucis ancillaires répétés ne m’ont guère laissé le loisir de me mettre à ma table de travail. Las ! Me voici de retour.

 

J’ai reçu il y a quelques semaines de cela une personne qui m’avait été recommandée par un ami membre de l’Académie. Il s’agissait d’héberger un jeune homme qui se rendait à un salon littéraire d’un genre nouveau appelé « foire au livre ». Vous me connaissez, mon naturel me porte plutôt à la confiance et ma maison est toujours ouverte au talent, qu’il soit reconnu ou en devenir. Je me suis donc dit qu’avec une telle recommandation, ce garçon devait en avoir dans la plume si vous m’autorisez cette grivoiserie littéraire et je l’ai convié dans mon salon.

 

J’ai d’abord été fort surprise par l’attitude méprisante et hautaine du sieur. Soit, ai-je pensé en mon for intérieur, cette assurance éhontée doit puiser sa source dans le génie du personnage… J’ai donc fait crédit sur ce point à notre homme et nous avons commencé à converser. En fait de conversation, j’ai eu droit, mon amie, a un monologue absolument édifiant au cours duquel ce jeune perroquet faisait son propre éloge en tant qu’écrivain. Me croirez-vous si je vous dis qu’il a poussé le jeu jusqu’à me décrire par le menu tout ce qui pouvait le rapprocher des plus grands de nos hommes de lettres. Je vous passe les effets de manche qui ponctuaient son propos, de même que je vous épargne la description de ses mines inspirées quand il me détaillait les affres de ses créations. Je dois à ma bonne éducation de ne pas m’être esclaffée. A la fin de la soirée tout ce verbiage m’avait tant épuisée que je suis allée me coucher sans passer par ma petite bibliothèque comme je le fais d’ordinaire. J’ai dormi d’un sommeil que je qualifierai d’éternel tant il fut lourd et profond.

 

A mon réveil, le lendemain matin, le jeune homme était parti retrouver ses pairs au salon en question. Pour me distraire, disait le petit mot qu’il avait écrit à mon attention, il me laissait une épreuve de son manuscrit. Je passais sur la faute d’orthographe énorme qui ornait le premier mot de la missive. Votre amie facétieuse a préféré la mettre sur le compte d’un souci esthétique de son auteur. Certains de nos grammairiens n’ont-ils pas érigé la fantaisie orthographique en art à part entière ? J’ouvrais donc le manuscrit pleine d’indulgence et de bonne volonté.

 

Comment vous décrire ce que j’ai lu ? Ah, certes ce jeune homme avait du génie, mais je doute fort que ce soit celui dont il se croyait pourvu. Figurez-vous qu’il était parvenu, par son seul style, à rendre plus lourd que le plomb des propos par ailleurs d’une insignifiance crasse. Tout n’était que redondances, mots faussement savants employés mal à propos, fautes de temps, de style et j’en passe. De façon générale, je ne crois pas que l’on puisse sacrifier le style sur l’autel des idées… Songez qu’ici, il n’y a ni style, ni idée… Voilà ce que notre temps produit comme gens de lettres ! Si encore il se contentait de les produire… mais voilà qu'il les encense.

 

Nous vivons une drôle d’époque et, pour tout vous dire, je ne m’y sens pas à mon aise. La quantité l’emporte sur la qualité, et le faire-savoir sur le savoir-faire. S’il y a des domaines où ce constat n’emporte guère de conséquences dommageables, il n’en est rien s’agissant des Arts. Les Lettres, qui y ont toute leur part, ne sont pas épargnées par ce mal.

 

Plus que jamais, tout est perdu, mon amie. L’élégance des mots s’en est allée au fil des siècles. L’humilité, mère de l’excellence, a été remisée au grenier des valeurs obsolètes avec sa consœur la rigueur. On s’auto-congratule, on se coopte, on érige la médiocrité en nouvel étalon. Il n’y a plus d’écrivains dans des salons, mais des plumitifs dans des foires, et ce sont les Lettres que l’on mène à l’abattoir.

 

Ne vous étonnez pas qu’après tout cela, j’ai envie de poser mes stylos.

 

Votre triste et toujours lucide

FE

 

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Commentaires

  • Chère Madamen je ne puis m'empêcher de croire que ce genre d'oiseau pérorait déjà avec ses congénères aux siècles passés.... le temps passe et ne garde que les meilleurs, j'ose le croire.... et il faudra encore de nombreux printemps pour que notre descendance profite de la crème de notre époque.

    Oui, posez vos stylos pour ne prendre que votre plume, bien plus légère et chantante que l'autre pointe glaciale, refusant de se laisser dompter par l'empreinte de chacun... la plume se glisse là ou le stylo s'y refuse, elle fait corps avec son maître, prolonge son essence.

    Pour être à la mode, le prochain ouvrage du jeune homme se devra d'être mâché façon sms et livré avec des cachets d'aspirine!

  • Ah Marquise, quel plaisir de vous voir ici !

    Oui ma chère ce genre d'oiseau pérorait déjà mais j'ai la faiblesse de penser que s'il pérorait, il le faisait dans un français convenable. Et quand bien même cela n'était, les moyens de diffusion de l'époque étaient somme toute très limités ... la bêtise restait en quelque sorte circonscrite par la force des choses.

    Aujourd'hui, la moindre bafouille s'étale avec indécence et se diffuse telle un mauvais virus grâce à tous les supports mis à disposition ...

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