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  • Le petit couple

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    Mon amie,

    Je vous quitte à peine et déjà votre compagnie me manque. Ces quelques semaines dans votre belle province ont été d’un grand repos. C’est sans joie aucune que je retrouve aujourd’hui l’agitation de salons parisiens que pourtant j’avais quittés avec regret le mois dernier contrainte par ma santé défaillante. Je vous sais un gré infini d’avoir fait preuve de tant de bienveillance devant les caprices de la malade que j’ai été. Jamais je n’ai supporté l’immobilité forcée et cette impuissance dans laquelle me tient ce corps malade me cause un agacement tel que je me rends odieuse même avec les plus dévoués de mes proches. Puissent les fleurs qui accompagnent ce billet vous témoigner ma gratitude et adoucir les mauvaises paroles que j’ai pu avoir lors de mes fortes fièvres.

    Il n’y a qu’à vous que je peux livrer de telles pensées et me montrer sans fard. Ces jours prochains, j’ai crainte que mes nerfs ne soient mis à rude épreuve et que je ne doive puiser dans les tréfonds de mon éducation tous les ressorts existants pour rester maître de mes humeurs et ne rien montrer de mon agacement. Songez mon amie que mes malles ne sont pas encore défaites que déjà les tracas ancillaires m’assaillent. Madame de D*** s’annonce en effet pour demain avec mari et enfants et je dois songer à loger ce petit monde. La nature, qui n’a pas été très généreuse avec elle, aurait pu se montrer bonne fille en la dotant d’un heureux caractère. Las ! Cette lointaine cousine est aussi petite par la taille qu’elle est grande par la gueule.

    Depuis son premier cri, je crois que Madame de D*** a toujours eu des visées impérialistes sur l’espace sonore qu’elle s’approprie sans gène aucune. Cette personne, très au fait des égards qui lui sont dus et qu’elle ne cesse d’ailleurs de revendiquer à tout bout de champ, se montre finalement fort peu soucieuse du bien être de ses proches. Vous entendez Madame de D*** bien avant qu’elle ne paraisse car elle est dotée d’une démarche de carabinier fort peu seyante pour une dame de sa qualité. Ah ca mon amie, ce n’est pas elle qui pourrait vous surprendre en quelque fâcheuse position car vous aurez tôt fait de reprendre contenance avant qu’elle n’entre dans la pièce. Il y a quelques avantages à retirer finalement des désagréments d’une telle personne naturellement pourvue d’une ombre comme tout à chacun mais également d’un bruit qui la précède et partant, l’annonce.

    Quand on est doté d’un physique sans grâce, c’est l’intelligence qui doit prendre le relai. Un esprit vif peut compenser certains attraits manquant pour peu que l’on sache en user avec à propos. De vivacité d’esprit ma cousine ne manque pas. Certes non. Mais chez elle, l’esprit n’est pas charmant. Quand ma cousine fait preuve de spiritualité, c’est soit au dépend des autres pour les railler soit, involontairement, à ses propres dépends car, un peu fâchée avec la grammaire, elle utilise souvent un mot pour un autre ce qui rend son propos incompréhensible. Dans le premier cas elle est méchante et dans le second, stupide.

    Monsieur de D*** occupe quant à lui un volume inversement proportionnel à celui de son épouse. Petit, mince, toujours trois pas derrière sa dame, l’homme est si discret que parfois on oublie sa présence. Entendre le son de sa voix, en dehors des politesses d’usage, est un privilège rare et lorsque je m’adresse à lui et l’interroge, c’est Madame de D*** qui répond. J’ai cru un temps que cette retenue cachait une grande timidité mais celle-ci n’est plus de mise après tant d’années à se côtoyer. J’ai alors penché pour la bêtise mais quelques paroles volées lors des trop rares absences de sa femme m’ont montré que cet homme, sans être d’une intelligence supérieure, savait manier l’art de la conversation. Quel drôle d’attelage que ce couple là qui s’est formé sur le tard, au hasard d’une rencontre chez une relation commune.

    Les D*** sont l’incarnation du mariage de convenance et les sentiments n’ont que peu de prise dans cette histoire qui est avant tout celle d’une union sociale entre deux célibataires. Même si ma cousine s’en défend et joue les amoureuses, il est des signes qui ne trompent pas. Madame de D*** n’a pas, pour son époux, les gestes tendres d’une épouse éprise mais les agacements d’un maître pour son chien trop empressé ou son valet maladroit. C’est selon. Quant à lui, s’il joue les époux serviles ce n’est pas par amour pour sa belle mais bien parce qu’il a compris que feindre l’indifférence était gage de tranquillité.  Pourtant, ne vous y trompez pas. Cette union d’intérêt durera bien plus longtemps que certaines alliances de notre connaissance. Les D*** sont très attachés à leur position sociale et ils en voient la manifestation concrète dans leur mariage. L’alliance nuptiale comme alpha et oméga de l’existence sociale en quelque sorte : « Nous sommes mariés, donc nous sommes. »  Après tout, pourquoi pas. Chacun fait ce qu’il veut de son existence et il n’est pas gravé dans le marbre que le fait d’être philosophe, penseur, moraliste ou que sais-je rend votre vie plus digne d’être vécue que celle du commun des mortels. Plus utile peut-être ? Voire. Les D*** donc, veulent réussir socialement. Par le mariage d’abord même si pour vous dire le vrai, je doute que Madame de D***, bien née, ait trouvé en ce petit bonhomme, un époux tout à fait de son rang. En même temps, il fallait bien faire quelques concessions sur l’autel du caractère de ma cousine et cela, mon oncle l’avait bien compris.

    Que je vous confie encore une chose qui m’amuse plus qu’elle ne m’intrigue. Ce n’est guère rationnel comme pensée mais je crois que la vie de notre petit couple se déroule selon un ordre très précis, établi par on ne sait qui, et auquel il ne saurait être question de déroger. Je gage que ces gens là ne connaitront jamais le charme des petits chemins de traverses, préférant en toute chose le clinquant des grands boulevards. C’est parce qu’il se dit qu’après le mariage vient souvent le temps des acquisitions immobilières que, suivant leur mystérieuse logique, ma cousine et son époux ont donc acheté un hôtel particulier. Ils auraient pu attendre de pouvoir s’offrir une belle demeure, mais non. « C’est affaire de statut, je suis une femme mariée, je dois vivre dans une maison à moi », m’a dit ma cousine de son ton le plus péremptoire. Ce qui est bien dommage, c’est que l’hôtel, qu’ils ont trouvé, pour être particulier, est surtout particulièrement laid et par surcroit fort mal situé. Je suis évidemment touchée de les entendre me décrire par le menu les travaux qu’ils y ont engagé, j’ai bien du mal, en revanche, à réprimer un rictus d’écœurement devant l’horreur de leurs choix en matière de peintures et de meubles. Le goût ne s’achète pas et quand bien même cela serait, qu’il n’a pas été intégré au plan de vie de mes cousins.

    Après le mariage, l’hôtel, les meubles, voilà que ma cousine s’est mise en tête de faire la carrière de son époux.  Je m’amuse fort de voir ce petit comptable de province trottiner derrière sa belle de salon en salon suant comme un bœuf et distribuant conseils et poignées de main. Je suis sûre qu’il se rêve gros matou quand sa femme le voit tigre. Vous connaissez la cruauté de notre petit monde qui se rit fort des ambitions des D*** et, j’ajoute, des tenues de ma cousine dont l’élégance n’est pas la première qualité. Quel attelage décidément !

    Chez eux, point d’aspirations un peu élevées, pas de perspectives. Pour ces gens là, on vit sa vie comme elle vient et on meurt parce que c’est ainsi et que cela doit être.  Finalement tout est petit chez eux, même leurs rêves de grandeur !

    J'entends que l'on vient, je vous laisse mon amie.

    Votre F.E.

    Sylvie Simon-Lengré- 2010- Tous droits réservés, reproduction interdite