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Belle marquise, d’amour… Variations, dégringolades et vertiges

Syl- 24 dec 2016.jpgMa très chère amie,

Je te remercie de ces nouvelles que tu me donnes et m’en vais dérober un peu de ce temps qui ne cesse de fuir pour te répondre. Tu me dis courir de réunions en réunions, je suis hélas au même régime.

Vraie maladie que celle que l’on nomme parfois « réunionite », asymptomatique dans le secteur privé, aiguë ici. A telle enseigne que je me demande d’ailleurs combien elle coûte à l’État, c’est-à-dire au contribuable au bout du compte. Les sages de la Cour des comptes devraient s’atteler à cette question sans plus tarder. Il y a là quelques économies à faire. Songe que l’on ne cesse de perdre du temps, et partant de l’argent, à organiser d’interminables réunions qui, toutes ou presque, portent sur les contraintes budgétaires, les tensions des finances publiques, la nécessité de faire des économies. Il ferait beau voir que l’on nous crée un indicateur pour mesurer le coût de ces minutes perdues, imagine une sorte de tableur avec pour formule, la réunion a duré tant, elle a coûté tant, son objectif devrait rapporter tant.

En attendant, je dois t’avouer que je m’y ennuie souvent. A tel point d’ailleurs qu’il m’arrive de dissimuler un livre sous une couverture ressemblant à s’y méprendre à un dossier, quand je ne fais pas tout bonnement semblant de prendre des notes, mon esprit restant tout entier absorbé par un texte que je retravaille. Je dois d’ailleurs reconnaître que cette tendance s’est considérablement aggravée chez moi. Ne t’inquiète pas, je suis prudente.  De temps à autre, je lève le nez de mes feuilles, remets mes lunettes et acquiesce aux propos insipides débités par tel ou tel collègue. Je le fais d’un air que je m’applique à rendre le plus inspiré possible. Parfois, j’assortis le tout d’une petite mimique de la bouche, comme si j’allais dire quelque chose pour finalement me raviser. Je donne des gages en somme. Cela ne me coûte pas grand-chose et satisfait l’ego de ces gens qui se croient irremplaçables.  

Mais que je te fasse sourire un peu. Comme tu le sais, j’aime à me plonger dans les lettres de la Sévigné. Eh bien l’autre jour, je suis tombée sur une lettre dans laquelle elle annonce à sa fille la mort de Jean de Montigny, évêque de Saint-Pol-de-Léon, nouvelle qui n’a pas dû susciter un grand émoi chez Françoise de Grignan qui ne le connaissait pas. La marquise s’interroge d’ailleurs sur les raisons pour lesquelles elle lui rapporte cet évènement.

C’est là finalement le charme des correspondances privées. Conversation écrite où l’on échange mille choses anodines sans vraiment de liens entre elles, des petits riens de la vie, à la lueur d’une chandelle, au bruit doux d’une plume qui gratte le papier. À cette lecture, mon esprit, que j’ai un peu glissant, s’est amusé à imaginer comment cette même information aurait pu être relatée à travers les siècles, toujours dans le cadre de lettres intimes évidemment. Je ne résiste à l’envie de te faire partager cette petite promenade, à dos de plume, elle a quelque chose de vertigineux.

Notre ballade commence donc le 30 septembre 1671, lorsque la belle Marie écrit cela à sa fille que l’on disait la plus jolie de la cour, mais que son mariage exila en Provence : «… mourut lundi matin. Je fus à Vitré, je le vis et voudrais ne l’avoir point vu. Son frère l’avocat général me parut inconsolable. Je lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois ; il me dit qu’il était trop affligé pour trouver cette consolation. Ce pauvre petit évêque avait trente-cinq ans ; il était établi. Il avait un des plus beaux esprits du monde pour les sciences. C’est ce qui l’a tué, comme Pascal ; il s’est épuisé. Vous n’avez pas trop affaire de ce détail, mais c’est la nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par là. Et puis il me semble que la mort est l’affaire de tout le monde et que les conséquences viennent bien droit jusqu’à nous. »

Pudeur et retenue, de cette plume intime du XVIIe siècle qui effleure l’âme et caresse le temps. Quelques années plus tard, la révolution coupe les têtes, mais rallonge les phrases, elles ruissellent comme le sang dans les caniveaux des régimes qui se succèdent, les mots montent à l’assaut, brandissent leurs émotions, deviennent les étendards de toutes les barricades, s’offrent au regard, s’épanchent avec lyrisme, la tonalité devient emphatique, exaltée parfois, le romantisme apparaît, la plume va, déclamant ses tourments la main sur le cœur, arpentant la montagne au soleil couchant, j’ai imaginé que le XIXe siècle racontant le même événement aurait pu donner une lettre dans ce style:

«Rappelé par le Très Haut, mon ami Jean de Montigny, évêque de Saint-Pol-de-Léon, s’en est allé ce lundi matin, à l’aube grisâtre et silencieuse, ultime hommage d’une nature comme en deuil déjà. Dès que j’en fus informée, je suis allée me recueillir devant sa dépouille à Vitré, mon cœur saigne et se lamente tant j’aurais aimé qu’il fût encore en vie, je garde à jamais cette belle image que j’avais de lui. Qu’une si belle âme s’en soit allée, ainsi cueillie dans la fleur de l’âge par la main funeste d’un destin cruel est pour moi la source d’une peine incommensurable, son élévation n’avait d’égale que la brillance de son esprit, une étoile fauchée en pleine ascension que tout appelait à briller au firmament des sciences de ce siècle. Son frère, avocat général, le pauvre cher homme, demeure inconsolable, il est dans une telle affliction qu’il n’a pu trouver assez de force pour m’accompagner et puiser quelque consolation dans mes bois où je le conviais à venir verser toutes ces larmes qui l’envahissent à toute heure du jour et de la nuit depuis le départ de son frère. Songez, ma très chère fille, que le disparu, tout juste évêque, n’avait que trente-cinq ans, une carrière prometteuse, un esprit élevé, tendu vers les questions scientifiques, mais comme Pascal, il est mort de s’être épuisé à la tâche. Je sais bien que cette nouvelle n’a que peu d’importance à vos yeux, c’est pourtant celle qui agite notre région dont les pleurs trouvent écho dans ce ciel désolé, triste et pluvieux que le soleil, en deuil lui aussi, a déserté. Je me dois de vous en informer, la mort n’est-elle point notre lot commun, nul d’entre nous ne saurait lui échapper, sentez-vous déjà son ombre qui s’avance chaque jour un peu plus ? »

Flaubert passant par là, y aurait sans doute été de quelques coupes, la plume passe sous les fourches caudines, les mots les traversent, deviennent « justes », réalistes, les passions affleurent, restant contenues dans le corset grammatical de la bienséance bourgeoise et provinciale, plus lapidaire mais non moins évocateur, on aurait peut-être eu quelque chose dans ce genre : « Mon ami Jean de Montigny, évêque de Saint-Pol-de-Léon est mort ce lundi aux petites heures. Dès que j’en ai été informée par son frère, oubliant toute autre obligation, je suis allée à Vitré rendre un dernier hommage à cet homme pour lequel j’avais une grande affection. C’était une belle personne, un esprit élevé, tendu vers les questions scientifiques, jouissant d’une position bien acquise. L’avenir s’annonçait prometteur, survint la mort, le fauchant à 35 ans, dans la fleur de son âge, comme elle le fit pour Pascal. L’épuisement a eu raison des deux, à trop penser, un jour on est plus. Le chagrin de son frère, avocat général de son état, m’a fait grand peine, mais il refusa de venir verser ses larmes dans mes bois ainsi que je l’y invitais. Vous ne ferez rien de cette nouvelle qui occupe bien notre province et nous rappelle que le trépas est au bout de tout chemin. »

Le XXe siècle, avec ses trois républiques, va aller de plus en plus vite au but, on peut imaginer des choses comme celle-ci sous la plume de ta grand-mère, voire de nos parents en leur jeunesse, par exemple : « Jean est mort ce lundi, je suis allée voir son corps à Vitré, je ne me remets de la perte de cette belle personne. J’ai invité son frère, avocat général, à venir se promener chez moi pour se changer les idées et pleurer en paix, mais il a refusé tant son chagrin est grand. Le défunt n’avait que trente-cinq ans, sa carrière démarrait à peine, c’était un homme intelligent, très porté sur les questions scientifiques. Il s’est épuisé à la tâche, comme Pascal. Je me doute bien que cette nouvelle n’est pas très intéressante pour toi, cependant elle occupe les conversations ici, il est donc normal que je t’en parle. Et puis, la mort nous concerne tous finalement. »

Les suivantes, les choses s’accélèrent, je dirais que ce sont les dégringolades des années quatre-vingt jusqu’à ce jour, nous y prenons tous notre part, je crois : « Jean est mort lundi. Je suis allée voir son corps, quelle tristesse, c’était un type bien, à peine trente-cinq ans, très intelligent, un esprit plutôt scientifique, quoique évêque. Voilà ce que c’est quand on travaille trop, on meurt jeune, comme Pascal. Son frère, avocat, ne s’en remet pas, il va si mal qu’il n’a pas accepté de venir chez moi prendre l’air et pleurer dans mon jardin. Je sais que tu n’as que faire de cette nouvelle qui défraye pourtant la chronique ici. N’ayant pas grand-chose d’autre à te raconter, je t’en parle. Et quelque part, la mort nous concerne tous, non ? »

1990, tout est fun, hyper, méga « Super triste, Jean est mort lundi ! Quel choc, un mec si jeune, cool, brillant et tout, il adorait les maths, infarctus ou quoi, je sais pas trop, encore un que le boulot a tué, comme quoi même les curés bossent trop. Son frère a vachement de peine, il passe son temps à chialer chez lui, il a pas voulu rentrer avec moi. Je sais pas pourquoi je te raconte ça, je me doute que tu n’en as rien à fiche. En même temps, on va tous crever un jour hein, de ça ou d’autre chose… »

Entrée dans le XXIe siècle, on s’envoie des courriers électroniques, le rythme s’accélère encore, la langue court, le style privé se simplifie, on ne s’embarrasse plus des artifices, la grammaire devient coquetterie et l’orthographe fantaisiste, « Jean est mort lundi, tu parles d’un truc. On s’y attendait pas du tout, il avait tout pour lui ce mec, super carrière, bien cortiqué, beau, 35 ans, bon dommage il était curé ! Y a pas de justice, on s’en remet pas avec son frère. Il déprime grave, il veut pas que je l’aide. Je sais que tu t’en fiches vu que tu le connaissais pas vraiment, mais bon, la mort est partout ! »

2010, les courriers électroniques deviennent des mails rapides, échangés entre deux urgences : « Tu connaissais ou pas Jean ? Il est mort, suite à ça, son frère déprime, moi aussi un peu, on ne s’y attendait pas. Ici, tout le monde en parle. On meurt tous un jour, n’empêche à 35 ans, la galère quoi ! Rappelle-moi, c’est con pour un curé, complètement ouf, même eux font des burn-out. »

2016, tir au but par SMS : « Suis a Vitré. Jean DCD ce mat1. Rappelle DQP. STP L. »

J’ai un peu forcé le trait, évidemment, il y a de la caricature dans tout cela, mais la tendance demeure, elle me paraît effrayante par certains côtés. Je me sens presque l’âme d’une résistante à t’écrire ainsi, avec toi à l’autre bout de ma plume, nous formons une sorte de petit réseau dont j’aimerais qu’il ne s’éteigne jamais, qu’il grossisse même, notre langue est si belle. Parfois, je me dis que nous ne sommes que des enfants gâtés dilapidant un héritage fabuleux, faisant de nos dictionnaires des tombeaux emplis de mots qui n’en sortent plus, de nos bibliothèques des caveaux, des mausolées, dans lesquels chacun entre sur la pointe des pieds, parcourant les allées en chuchotant, les yeux posés sur l’écran de son portable pour y lire le dernier courriel reçu.

Nous ne sommes pas si loin finalement de ces gamins qui passent devant les plus beaux monuments sans plus s’en émouvoir, ou pire sans même savoir ce qu’ils sont.

Ton amie FE, un brin nostalgique, mais dont résignation et fatalités ne sont pas les amies.

Sylvie Simon -2017- tous droits réservés - reproduction interdite

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