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  • Le veuf

    4751_La_Petite_Sultane_fragonard_web-2.jpgMa très chère amie,

     

    Dieu m’est témoin que j’ai eu bien froid en lisant votre dernier billet ! Comme je vous plains d’être ainsi exilée en ces terres lointaines. Quittez donc vos frimas mon amie et venez vite me rejoindre. Ici, le printemps s’annonce ; chaque jour de ma fenêtre, je vois les camaïeux de vert grignoter davantage de terrain sur les marrons hivernaux. La mort est en train de perdre sa bataille saisonnière. Bois secs et feuilles ternes rendent leurs dernières armes. La sève s’infiltre par tous les pores de la terre et vient claironner l’heure du réveil à la nature assoupie ; bientôt, déposant à nos pieds son bouquet de promesses, elle nous donnera son plus beau feu d’artifice et cela me met en joie. Que n’êtes-vous à mes côtés pour partager ces instants !

    Il y a comme une sorte de lassitude qui transpire de vos lignes et cela m’attriste. Pardonnez ma franchise mon amie, mais vous faites bien des sacrifices sur l’autel de la carrière de Monsieur votre époux et vous connaissez mon sentiment sur cette question. Votre dévouement vous honore et je vous aime pour cela. Prenez-garde toutefois qu’il ne vous joue le même tour qu’à cette pauvre Madame de la T***

    Petite, menue, un joli minois toujours souriant, Madame de la T*** était la grâce incarnée. Elle avait reçu du ciel tous les bienfaits d’une heureuse naissance. Son caractère doux et porté au bonheur l’avait aidée à accepter le parti que ses parents avaient choisi pour elle alors qu’elle était encore au berceau. Mais ne vous y trompez pas, il n’y avait point de résignation dans son attitude. Madame de la T*** acceptait juste les faits de la vie comme ils se présentaient, voyant en toute choses les bons côtés. Elle avait un esprit alerte, curieux et totalement dénué de toute méchanceté ce qui est fort rare dans notre petit milieu. Une bien belle personne en vérité. Son époux en revanche était d’un tout autre acabit et je me suis longtemps demandé d’où Madame de la T*** tirait la force de le supporter sans mot dire. Jamais je ne l’ai entendue faire la moindre allusion au caractère pour le moins difficile de son mari.

    Certaines personnes aiment être au centre des choses, tout doit toujours tourner autour d’elles et si tel n’est pas le cas, elles trouvent toujours le moyen de tourner la situation à leur avantage. Ces gens ne supportent ni ombre, ni concurrence. En société vous les reconnaissez. Ils monopolisent la parole, se mettent en scène, font des entrées fracassantes, sont de tous les événements, de toutes les chasses. Ils sont en fait leur propre univers, leur entourage n’est pour eux que satellite et faire valoir. Monsieur de la T*** était de cette sorte là mais de façon fort habile car rien dans sa mise ou dans son tempérament en public ne pouvait le laisser deviner. Au contraire même, ce qui frappait chez lui de prime abord, c’était sa très grande discrétion. L’allure élancée, le teint naturellement pâle il avait toutefois un regard très pénétrant et beaucoup plus expressif que sa bouche dont il usait avec parcimonie. En effet, Monsieur de la T*** n’était pas un grand causeur, il préférait la compagnie des livres et celle de sa plume car l’homme entretenait une nombreuse correspondance. Il laissait donc souvent à son épouse le soin de faire la conversation lorsque nous étions reçus chez eux. Ce couple, quoique formé par la raison, semblait donc respirer le bonheur, l’équilibre et la tranquillité. Il y avait même chez Madame de la T*** un empressement touchant à prévenir les désirs de son époux.

    Mais vous le savez bien mon amie, les apparences ne donnent le change qu’un temps seulement. Notre cercle n’est pas si grand ; les occasions de voir les T*** furent donc assez fréquentes ; suffisamment en tout cas pour que la vérité finisse par perler petit à petit. A bien les observer, je me suis aperçue que ce que je prenais chez Madame de la T*** pour une sollicitude mue par l’amour qu’elle portait à son époux était en réalité motivée par l’inquiétude. J’ai cru me tromper mais, par la suite, je remarquais les regards qu’elle jetait à la dérobée à son mari. Ils m’en apprirent bien plus que de longs discours et me confortèrent dans cet étrange sentiment. Mon amie était bel et bien inquiète. Je remarquais également que Monsieur de la T*** ne quittait jamais sa femme des yeux comme s’il la tenait sous une emprise permanente. Vous me connaissez, il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité tant les comportements humains me fascinent.

    Il se trouva qu’à quelques temps de là je tombais malade. Un très léger refroidissement me tint éloignée des salons et je dû appeler mon médecin. Je ne sais plus comment nous en sommes arrivés à parler des T*** mais j’appris, de la bouche de ce brave docteur, que depuis maintenant des années, il passait son temps au chevet de Monsieur de la T*** Quand ce n’était pas pour le dos qu’il avait, parait-il, fragile, c’était pour les bronches capricieuses elles-aussi. Puis, ce furent des crises de migraines à cause desquelles, Madame de la T*** fut même contrainte de remettre une visite à sa mère que pourtant elle projetait depuis longtemps. Elle ne s’en plaignit pas et resta à toutes les heures du jour et de la nuit au chevet de son époux jusqu’à ce qu’il aille mieux. Quelques mois plus tard, alors que sa femme était presque au terme d’une grossesse difficile, Monsieur de la T*** fut pris de mystérieuses nausées qui le retinrent au lit une nouvelle fois. Il allait si mal que le curé de la paroisse fut appelé. Madame de la T*** passa encore une fois ses nuits assise sur une bergère au chevet de son mari au mépris de sa propre fatigue et de l’inconfort d’une telle position quand on est en fin de grossesse.

    J’écoutais ainsi de longues minutes mon médecin me raconter par le menu les maladies dont souffrait Monsieur de la T*** depuis le début de son mariage. L’homme s’étouffa presque de rire en me racontant qu’une nuit il l’avait fait appeler pour une morsure d’araignée. Il avait bien tenté de lui expliquer que de telles choses sont sans danger dans nos contrées, Monsieur de la T*** se voyait déjà à l’article de la mort et avait exigé que Madame de la T*** annule la grande réception qu’elle devait donner le lendemain alors qu’elle s’en faisait une joie. Une fois encore, elle s’exécuta sans dire un mot et attendit patiemment que son époux se remette.

    Il me sautait aux yeux que la santé de Monsieur de la T*** défaillait systématiquement lorsque son épouse, d’une façon ou d’une autre, avait quelques projets ou lorsque son état justifiait que l’on ait pour elle les égards qu’elle aurait été en droit d’attendre. Je m’en ouvrais à ce bon docteur qui me confirma que le perpétuel mourant était en réalité en parfaite santé ! Il m’avoua que son inquiétude allait plutôt à son épouse dont le dévouement la rendait aveugle à sa propre faiblesse physique.

    Nous nous quittâmes sur ces paroles inquiétantes. La visite impromptue que je fis au T*** quelques jours plus tard ne me rassura pas. Ma venue surprise ne laissa pas le temps à Monsieur de la T*** de donner le change comme il le faisait d’ordinaire en public. J’appris, sans désormais m’en étonner, qu’il était souffrant mais que Madame de la T*** me recevrait dans son boudoir. Après quelques minutes d’attente, elle entra dans la pièce. Essoufflée et vacillante, elle s’appuya quelques instants sur le chambranle de la porte, essuyant avec un mouchoir les gouttes de sueur qui perlaient à son front. Je fus frappée par sa pâleur et sa maigreur mais plus encore par son regard éteint. La pauvrette ne tenait plus debout. Elle m’avoua, avec un triste sourire, qu’elle était un peu fatiguée, qu’il n’y avait rien de grave et qu’il fallait qu’elle se rétablisse vite pour s’occuper de son mari de constitution fragile.

    Elle donnait encore le change ! Hélas, je n’ai pas eu le temps de lui tenir le petit discours que j’avais préparé, Monsieur de la T*** l’a faite appeler et notre rencontre s’est arrêtée là. Je ne l’ai jamais revue. Elle est morte quelques jours plus tard mettant la même délicatesse à mourir qu’elle en avait eu à vivre. Elle s’est éteinte comme une chandelle discrète alors que tous les lustres, depuis des années, n’éclairaient que la santé, depuis lors florissante, de son époux désormais veuf. Il se murmure qu'il aurait même jeté son dévolu sur une jeunesse de son voisinage !

    Vous voyez mon amie, du dévouement à l’abnégation il n’y a souvent qu’un pas. Madame de la T*** l’a franchi et cela l’a menée au tombeau.

    Votre F.E.

    Sylvie Simon-Lengré - reproduction interdite - tous droits déposés.

     

     

  • A propos de l'orgueil

    madame de,orgueil,lettre Ma chère Amie,

    Souvent je me demande quel est le moteur de nos vies. Après quoi courons-nous le matin lorsque nous nous levons ? Quelle est cette chose qui nous pousse à avancer encore et encore, jour après jour, années après années, malgré la fatigue, la maladie et l’usure de nos corps ?  

     Je crois qu’il y a autant de réponses possibles que d’êtres sur terre et il faut que je vous avoue que l’un de mes plaisirs cachés est de rechercher chez mes proches cette petite étincelle puis de la décortiquer dans le secret de mes pensées.  En vérité, la plupart du temps, la chose est assez simple : la foi chez tel abbé, le sens du devoir chez tel général, l’ambition chez telle courtisane, l’appât du gain chez tel usurier et même la profonde nécessité de trouver son pain du jour chez tel pauvre hère dont vous croisez fugacement le regard dans la rue.  

     Vous allez comprendre bientôt les raisons de ces premières lignes plus sérieuses que d’ordinaire sous la plume de votre amie. Vous connaissez bien notre petite société et savez le plaisir que nous prenons à nous retrouver pour évoquer les souvenirs qui nous lient et commenter le cours du temps.  Je ne crois pas vous avoir jamais parlé de Madame M***  que nous y avons accueilli il y a quelques années déjà.

     Abandonnant son époux, cette jeune femme avait frappé à la porte de l’abbaye de ma cousine avec pour seuls bagages ses deux enfants et son ventre gros du fruit d’amours adultérines d’une nuit. Depuis des années, elle endurait tous les maux qu’un mariage peut engendrer quand on a, comme elle, un mari buveur, coureur et joueur. Ses parents, qui lui auraient préféré un meilleur parti, furent laissés dans l’ignorance de son sort. Sans soutien familial ni amical, c’est de son orgueil seulement que Madame M*** tirait la force de marcher la tête haute dans les rues de la petite province où ce mariage l’avait exilée. Un soir qu’elle avait plus de mal que d’autres à supporter sa solitude, elle trouva chez un ami de son frère de passage une oreille complaisante ;  le jeune homme sut si bien la consoler qu’elle s’en trouva grosse.

    Incapable de cacher ces nouvelles rondeurs qui ne devaient rien aux ardeurs d’un mari qui la délaissait depuis longtemps, Madame M*** prit la fuite avec ses deux aînés décidant d’assumer seule les conséquences de son égarement d’un soir. C’est ainsi qu’elle arriva chez ma cousine l’Abbesse auprès de laquelle elle resta le temps de mener à terme sa grossesse. Plusieurs fois Monsieur M*** tenta de récupérer celle qui était encore sa femme. Se montrant d’abord menaçant, il tempêta aux  portes de l’Abbaye, promettant mille tortures à Madame M*** si elle ne rentrait pas immédiatement. Il fut ensuite enjôleur s’engageant à lui offrir tous les biens que la terre portait. Enfin, il la supplia, lui donnant l’assurance qu’il changerait, l’abjurant de revenir contre la promesse de reconnaître l’enfant comme le sien. Mais notre amie tint bon. Quelques mois plus tard, son mari eut le bon goût de mourir accidentellement lors d’une chasse. Madame M*** retrouva donc sa liberté et, un matin, je reçus un billet de ma cousine me priant de recevoir quelques jours la jeune veuve le temps que soit achevée la décoration d’un hôtel qu’elle venait d’acquérir.

    Par affection pour ma cousine, j’acceptais de lui rendre ce service et accueillis la petite famille que j’installais dans l’aile de la maison que d’ordinaire je vous destine. D’un abord très simple, Madame M*** se révéla une charmante compagnie et je découvris une mère aimante, pleine de touchantes attentions pour ses enfants. Je pris vite goût à nos petites causeries. Jours après jours, elle me racontait ce que furent ces années avec son époux et les regrets qu’elle nourrissait de ne pas avoir écouté davantage ses parents avec lesquels elle entretenait des relations aussi lointaines qu’ombrageuses.

    Depuis qu’on la savait chez moi, les salons parisiens bruissaient de rumeurs sur la vie dissolue du défunt mari de Madame M*** et l’on échangeait les paris sur l’identité du père de son troisième enfant, aussi brun de cheveux que les aînés étaient blonds.  Je crois qu’à certains égards l’hypocrisie qui règne en notre vieille cité n’a rien à envier à celle de la province. Qu’importait à la limite que ce soit le désespoir qui l’ait conduite à la faute ; seul comptait le pêché. Les mêmes qui riaient des errements conjugaux de feu son mari, regardaient avec la plus grande sévérité l’épouse délaissée et n’affichaient que mépris dans le secret des alcôves pour  cette femme qui assumait pourtant avec dignité le poids de sa faute.

     Je décidais donc de la prendre sous mon aile et de l’introduire dans notre petite compagnie où rapidement elle prit ses habitudes. Pourtant, à bien l’observer, je sentais que derrière l’apparente impassibilité de son visage, ma jeune amie cachait toujours une profonde affliction et qu’elle peinait souvent à refouler ses larmes. Je pense qu’il n’est de pire blessure que celle faite à l’orgueil car elle pousse parfois aux agissements les plus excessifs et Madame M*** n’allait pas tarder à me démontrer le bien fondé de ce sentiment. Dans un monde où la bonne éducation commande, mon amie savait qu’elle avait irrémédiablement franchi les frontières de la bienséance et qu’elle n’aurait assez de sa vie pour se le pardonner.

    Vint le temps de nous séparer. Après avoir échangé mille promesses de nous revoir bientôt, Madame M*** s’installa chez elle. Dans les mois qui suivirent, je l’invitais plusieurs fois à souper ce qu’elle acceptait toujours avec un plaisir apparent et nous reprenions le fil de nos conversations. Je me rendais également chez elle. Sa demeure était décorée avec un goût exquis mais sans que je ne sache exactement pourquoi je ne m’y sentais guère à mon aise. L’ensemble manquait singulièrement de chaleur et semblait aussi figé que peut l’être un décor de théâtre.  Je ne parvenais pas à me départir de cette impression que Madame M*** ne me donnait à voir qu’une vision tronquée de sa vie et qu’une fois la porte refermée, il se jouait une toute autre scène. Ce n’était pas l’ombre fugace qui parfois voilait son regard qui me détrompait.

    Les saisons passèrent, nos petits dîners s’espacèrent et, bientôt, je n’eus plus d’autres nouvelles de Madame M*** que celles que me donnait une relation commune Aline de la S***.  Vous le savez, je ne l’ai jamais caché et nous en avons d’ailleurs bien ri, je ne l’apprécie guère. A mes yeux, Aline de la S*** incarne ce qu’il y a de pire dans notre petite société : une dévotion qui confine à la componction, une urbanité qui transpire l’hypocrisie, un sens des convenances qui ne repose que sur des préjugés. J’ai toujours ressenti un grand malaise à côtoyer cette sorte de personne et je peux même dire aujourd’hui que j’ai même éprouvé un certain plaisir durant ma jeunesse à prendre l’exact contre-pied de ce que cette compagnie attendait de moi compte tenu de ma naissance.

    Je m’étais un peu retrouvée en Madame M*** et l’avais prise en affection pour cette raison. Faisant fi des conséquences sur sa réputation, elle avait fuit son mariage et assumé sa folie d’une nuit. Finalement, elle avait choisi la vie et ses incertitudes là où d’autres seraient restées enfermées dans les convenances par seul souci du qu’en dira-t-on. J’étais donc fort surprise de la voir fréquenter Aline de la S***, celle-là même qui, naguère, arpentait les salons parisiens en la critiquant avec une perfidie, je l’avoue, sans égale tout en proclamant, la main sur sa bible, qu’elle ne la jugeait pas.  

    C’était donc à n’y rien comprendre. Rapidement, les deux devinrent même inséparables et Aline de la S*** introduisit sa nouvelle amie dans ses cercles restreints. Madame M***, jusque là en délicatesse avec le clergé, se mit à fréquenter la paroisse des dévots et plaça ses enfants qu’elle choyait tant entre les mains d’un précepteur connu pour son austérité et sévérité. Un jour que je la croisais dans un salon, je failli bien ne pas la reconnaître tant sa mise avait changé. Elle n’avait jamais donné dans l’ostentatoire mais elle avait du goût et savait mettre en valeur ses jolies formes, son teint frais et ses yeux couleur de ciel. Quel choc ce fut donc de la retrouver toute de gris-souris vêtue à croire qu’elle avait passé des heures à rendre son apparence la plus effacée possible. Mais encore, ce n’était rien à côté de son regard duquel aucune gaité ne filtrait plus. J’ai cru sur le moment qu’il lui était arrivé quelque malheur et lui ai proposé du réconfort. Mais la belle n’en avait pas besoin. Elle déclina poliment mon offre et me fit comprendre en quelques mots bien pesés que tout allait fort bien, qu’elle avait de nouveaux amis très plaisants et m’annonça même qu’elle allait se remarier bientôt avec un vieux célibataire de son voisinage de trente ans son aîné.

    J’avoue ma chère en être restée comme deux ronds de flan et eut bien du mal à garder toute ma contenance. Après cela nos rencontres s’espacèrent encore. A chaque fois, je la trouvais plus terne et effacée. Malgré le mal qu’elle se donnait à m’assurer qu’elle était pleinement heureuse, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle me jouait une comédie. Quoiqu’elle puisse me dire sur les égards qu’avait pour elle son nouvel époux, les joies que lui procuraient ses enfants s’ébattant dans les grand jardins du château dont elle était la nouvelle hôtesse depuis son mariage, je ne sentais chez elle ni sérénité, ni plénitude.

    Je me suis beaucoup interrogée dans mon for intérieur pour essayer de comprendre les raisons de mon malaise. J’ai tenté de me raisonner, pensant que je voyais le mal partout et que je devais m’en tenir aux paroles de mon amie et ne pas chercher à aller au-delà des mots. Je n’y suis pas parvenue. Vous connaissez, Ma Chère, le fonctionnement particulier de mon cerveau lorsque quelque chose le chiffonne. Mes pensées revenaient sans cesse à Madame M*** et j’ai fini par y voir clair. Mon attachement pour elle m’avait aveuglée et vous allez comprendre pourquoi je vous parlais d’orgueil au début de ce billet.

    En fait mon amie ne vivait pas. Elle déroulait un plan de vie avec une froide détermination, une ambition sans faille. Rien chez elle n’était sincère. Tout était calculé, contrôlé, sacrifié sur l’autel d’une seule motivation : l’orgueil. Il était chez elle si fort qu’il lui permettait d’endurer les pires tourments, si puissant qu’il l’empêchait de porter sur elle-même un regard lucide et salvateur, si habile et camouflé qu’il pouvait donner le change et renvoyer l’image d’une femme humble et sincère. Ah certes, elle s’était autorisée un moment de passion. Cet instant aurait pu lui ouvrir les yeux sur ce qu’était la vie. La vraie. Et moi-même, j’ai cru que cela avait été le cas à l’entendre me raconter les malheurs de son premier mariage. En réalité, les critiques, les quolibets dont elle avait fait alors l’objet l’ont certainement meurtrie mais ils ont surtout renforcé son orgueil assoiffé d’ambition et de reconnaissance sociale. Depuis finalement elle vit dans le rachat de cette blessure d’orgueil. C’est là, et pas ailleurs, qu’il faut trouver la motivation de chacun des actes qu’elle pose. A cet égard, la compagnie d’Aline de la S*** et de la clique qui l’entoure ne sont qu’une forme de caution morale. 

    Avant d’avoir percé cela à jour chez Madame M*** j’étais seulement mal à l’aise. Maintenant mon amie, je la plains car s’il est une chose dont je suis certaine, c’est qu’elle n’en a pas conscience. En fait, pour vous dire le vrai, je n’en suis pas si sûre. Disons que je préfère lui en faire le crédit.

    Votre désespérément lucide F.E.

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