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En quelques temps, en quelques lieux,

  • Le veuf

    4751_La_Petite_Sultane_fragonard_web-2.jpgMa très chère amie,

     

    Dieu m’est témoin que j’ai eu bien froid en lisant votre dernier billet ! Comme je vous plains d’être ainsi exilée en ces terres lointaines. Quittez donc vos frimas mon amie et venez vite me rejoindre. Ici, le printemps s’annonce ; chaque jour de ma fenêtre, je vois les camaïeux de vert grignoter davantage de terrain sur les marrons hivernaux. La mort est en train de perdre sa bataille saisonnière. Bois secs et feuilles ternes rendent leurs dernières armes. La sève s’infiltre par tous les pores de la terre et vient claironner l’heure du réveil à la nature assoupie ; bientôt, déposant à nos pieds son bouquet de promesses, elle nous donnera son plus beau feu d’artifice et cela me met en joie. Que n’êtes-vous à mes côtés pour partager ces instants !

    Il y a comme une sorte de lassitude qui transpire de vos lignes et cela m’attriste. Pardonnez ma franchise mon amie, mais vous faites bien des sacrifices sur l’autel de la carrière de Monsieur votre époux et vous connaissez mon sentiment sur cette question. Votre dévouement vous honore et je vous aime pour cela. Prenez-garde toutefois qu’il ne vous joue le même tour qu’à cette pauvre Madame de la T***

    Petite, menue, un joli minois toujours souriant, Madame de la T*** était la grâce incarnée. Elle avait reçu du ciel tous les bienfaits d’une heureuse naissance. Son caractère doux et porté au bonheur l’avait aidée à accepter le parti que ses parents avaient choisi pour elle alors qu’elle était encore au berceau. Mais ne vous y trompez pas, il n’y avait point de résignation dans son attitude. Madame de la T*** acceptait juste les faits de la vie comme ils se présentaient, voyant en toute choses les bons côtés. Elle avait un esprit alerte, curieux et totalement dénué de toute méchanceté ce qui est fort rare dans notre petit milieu. Une bien belle personne en vérité. Son époux en revanche était d’un tout autre acabit et je me suis longtemps demandé d’où Madame de la T*** tirait la force de le supporter sans mot dire. Jamais je ne l’ai entendue faire la moindre allusion au caractère pour le moins difficile de son mari.

    Certaines personnes aiment être au centre des choses, tout doit toujours tourner autour d’elles et si tel n’est pas le cas, elles trouvent toujours le moyen de tourner la situation à leur avantage. Ces gens ne supportent ni ombre, ni concurrence. En société vous les reconnaissez. Ils monopolisent la parole, se mettent en scène, font des entrées fracassantes, sont de tous les événements, de toutes les chasses. Ils sont en fait leur propre univers, leur entourage n’est pour eux que satellite et faire valoir. Monsieur de la T*** était de cette sorte là mais de façon fort habile car rien dans sa mise ou dans son tempérament en public ne pouvait le laisser deviner. Au contraire même, ce qui frappait chez lui de prime abord, c’était sa très grande discrétion. L’allure élancée, le teint naturellement pâle il avait toutefois un regard très pénétrant et beaucoup plus expressif que sa bouche dont il usait avec parcimonie. En effet, Monsieur de la T*** n’était pas un grand causeur, il préférait la compagnie des livres et celle de sa plume car l’homme entretenait une nombreuse correspondance. Il laissait donc souvent à son épouse le soin de faire la conversation lorsque nous étions reçus chez eux. Ce couple, quoique formé par la raison, semblait donc respirer le bonheur, l’équilibre et la tranquillité. Il y avait même chez Madame de la T*** un empressement touchant à prévenir les désirs de son époux.

    Mais vous le savez bien mon amie, les apparences ne donnent le change qu’un temps seulement. Notre cercle n’est pas si grand ; les occasions de voir les T*** furent donc assez fréquentes ; suffisamment en tout cas pour que la vérité finisse par perler petit à petit. A bien les observer, je me suis aperçue que ce que je prenais chez Madame de la T*** pour une sollicitude mue par l’amour qu’elle portait à son époux était en réalité motivée par l’inquiétude. J’ai cru me tromper mais, par la suite, je remarquais les regards qu’elle jetait à la dérobée à son mari. Ils m’en apprirent bien plus que de longs discours et me confortèrent dans cet étrange sentiment. Mon amie était bel et bien inquiète. Je remarquais également que Monsieur de la T*** ne quittait jamais sa femme des yeux comme s’il la tenait sous une emprise permanente. Vous me connaissez, il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité tant les comportements humains me fascinent.

    Il se trouva qu’à quelques temps de là je tombais malade. Un très léger refroidissement me tint éloignée des salons et je dû appeler mon médecin. Je ne sais plus comment nous en sommes arrivés à parler des T*** mais j’appris, de la bouche de ce brave docteur, que depuis maintenant des années, il passait son temps au chevet de Monsieur de la T*** Quand ce n’était pas pour le dos qu’il avait, parait-il, fragile, c’était pour les bronches capricieuses elles-aussi. Puis, ce furent des crises de migraines à cause desquelles, Madame de la T*** fut même contrainte de remettre une visite à sa mère que pourtant elle projetait depuis longtemps. Elle ne s’en plaignit pas et resta à toutes les heures du jour et de la nuit au chevet de son époux jusqu’à ce qu’il aille mieux. Quelques mois plus tard, alors que sa femme était presque au terme d’une grossesse difficile, Monsieur de la T*** fut pris de mystérieuses nausées qui le retinrent au lit une nouvelle fois. Il allait si mal que le curé de la paroisse fut appelé. Madame de la T*** passa encore une fois ses nuits assise sur une bergère au chevet de son mari au mépris de sa propre fatigue et de l’inconfort d’une telle position quand on est en fin de grossesse.

    J’écoutais ainsi de longues minutes mon médecin me raconter par le menu les maladies dont souffrait Monsieur de la T*** depuis le début de son mariage. L’homme s’étouffa presque de rire en me racontant qu’une nuit il l’avait fait appeler pour une morsure d’araignée. Il avait bien tenté de lui expliquer que de telles choses sont sans danger dans nos contrées, Monsieur de la T*** se voyait déjà à l’article de la mort et avait exigé que Madame de la T*** annule la grande réception qu’elle devait donner le lendemain alors qu’elle s’en faisait une joie. Une fois encore, elle s’exécuta sans dire un mot et attendit patiemment que son époux se remette.

    Il me sautait aux yeux que la santé de Monsieur de la T*** défaillait systématiquement lorsque son épouse, d’une façon ou d’une autre, avait quelques projets ou lorsque son état justifiait que l’on ait pour elle les égards qu’elle aurait été en droit d’attendre. Je m’en ouvrais à ce bon docteur qui me confirma que le perpétuel mourant était en réalité en parfaite santé ! Il m’avoua que son inquiétude allait plutôt à son épouse dont le dévouement la rendait aveugle à sa propre faiblesse physique.

    Nous nous quittâmes sur ces paroles inquiétantes. La visite impromptue que je fis au T*** quelques jours plus tard ne me rassura pas. Ma venue surprise ne laissa pas le temps à Monsieur de la T*** de donner le change comme il le faisait d’ordinaire en public. J’appris, sans désormais m’en étonner, qu’il était souffrant mais que Madame de la T*** me recevrait dans son boudoir. Après quelques minutes d’attente, elle entra dans la pièce. Essoufflée et vacillante, elle s’appuya quelques instants sur le chambranle de la porte, essuyant avec un mouchoir les gouttes de sueur qui perlaient à son front. Je fus frappée par sa pâleur et sa maigreur mais plus encore par son regard éteint. La pauvrette ne tenait plus debout. Elle m’avoua, avec un triste sourire, qu’elle était un peu fatiguée, qu’il n’y avait rien de grave et qu’il fallait qu’elle se rétablisse vite pour s’occuper de son mari de constitution fragile.

    Elle donnait encore le change ! Hélas, je n’ai pas eu le temps de lui tenir le petit discours que j’avais préparé, Monsieur de la T*** l’a faite appeler et notre rencontre s’est arrêtée là. Je ne l’ai jamais revue. Elle est morte quelques jours plus tard mettant la même délicatesse à mourir qu’elle en avait eu à vivre. Elle s’est éteinte comme une chandelle discrète alors que tous les lustres, depuis des années, n’éclairaient que la santé, depuis lors florissante, de son époux désormais veuf. Il se murmure qu'il aurait même jeté son dévolu sur une jeunesse de son voisinage !

    Vous voyez mon amie, du dévouement à l’abnégation il n’y a souvent qu’un pas. Madame de la T*** l’a franchi et cela l’a menée au tombeau.

    Votre F.E.

    Sylvie Simon-Lengré - reproduction interdite - tous droits déposés.

     

     

  • A propos de l'orgueil

    madame de,orgueil,lettre Ma chère Amie,

    Souvent je me demande quel est le moteur de nos vies. Après quoi courons-nous le matin lorsque nous nous levons ? Quelle est cette chose qui nous pousse à avancer encore et encore, jour après jour, années après années, malgré la fatigue, la maladie et l’usure de nos corps ?  

     Je crois qu’il y a autant de réponses possibles que d’êtres sur terre et il faut que je vous avoue que l’un de mes plaisirs cachés est de rechercher chez mes proches cette petite étincelle puis de la décortiquer dans le secret de mes pensées.  En vérité, la plupart du temps, la chose est assez simple : la foi chez tel abbé, le sens du devoir chez tel général, l’ambition chez telle courtisane, l’appât du gain chez tel usurier et même la profonde nécessité de trouver son pain du jour chez tel pauvre hère dont vous croisez fugacement le regard dans la rue.  

     Vous allez comprendre bientôt les raisons de ces premières lignes plus sérieuses que d’ordinaire sous la plume de votre amie. Vous connaissez bien notre petite société et savez le plaisir que nous prenons à nous retrouver pour évoquer les souvenirs qui nous lient et commenter le cours du temps.  Je ne crois pas vous avoir jamais parlé de Madame M***  que nous y avons accueilli il y a quelques années déjà.

     Abandonnant son époux, cette jeune femme avait frappé à la porte de l’abbaye de ma cousine avec pour seuls bagages ses deux enfants et son ventre gros du fruit d’amours adultérines d’une nuit. Depuis des années, elle endurait tous les maux qu’un mariage peut engendrer quand on a, comme elle, un mari buveur, coureur et joueur. Ses parents, qui lui auraient préféré un meilleur parti, furent laissés dans l’ignorance de son sort. Sans soutien familial ni amical, c’est de son orgueil seulement que Madame M*** tirait la force de marcher la tête haute dans les rues de la petite province où ce mariage l’avait exilée. Un soir qu’elle avait plus de mal que d’autres à supporter sa solitude, elle trouva chez un ami de son frère de passage une oreille complaisante ;  le jeune homme sut si bien la consoler qu’elle s’en trouva grosse.

    Incapable de cacher ces nouvelles rondeurs qui ne devaient rien aux ardeurs d’un mari qui la délaissait depuis longtemps, Madame M*** prit la fuite avec ses deux aînés décidant d’assumer seule les conséquences de son égarement d’un soir. C’est ainsi qu’elle arriva chez ma cousine l’Abbesse auprès de laquelle elle resta le temps de mener à terme sa grossesse. Plusieurs fois Monsieur M*** tenta de récupérer celle qui était encore sa femme. Se montrant d’abord menaçant, il tempêta aux  portes de l’Abbaye, promettant mille tortures à Madame M*** si elle ne rentrait pas immédiatement. Il fut ensuite enjôleur s’engageant à lui offrir tous les biens que la terre portait. Enfin, il la supplia, lui donnant l’assurance qu’il changerait, l’abjurant de revenir contre la promesse de reconnaître l’enfant comme le sien. Mais notre amie tint bon. Quelques mois plus tard, son mari eut le bon goût de mourir accidentellement lors d’une chasse. Madame M*** retrouva donc sa liberté et, un matin, je reçus un billet de ma cousine me priant de recevoir quelques jours la jeune veuve le temps que soit achevée la décoration d’un hôtel qu’elle venait d’acquérir.

    Par affection pour ma cousine, j’acceptais de lui rendre ce service et accueillis la petite famille que j’installais dans l’aile de la maison que d’ordinaire je vous destine. D’un abord très simple, Madame M*** se révéla une charmante compagnie et je découvris une mère aimante, pleine de touchantes attentions pour ses enfants. Je pris vite goût à nos petites causeries. Jours après jours, elle me racontait ce que furent ces années avec son époux et les regrets qu’elle nourrissait de ne pas avoir écouté davantage ses parents avec lesquels elle entretenait des relations aussi lointaines qu’ombrageuses.

    Depuis qu’on la savait chez moi, les salons parisiens bruissaient de rumeurs sur la vie dissolue du défunt mari de Madame M*** et l’on échangeait les paris sur l’identité du père de son troisième enfant, aussi brun de cheveux que les aînés étaient blonds.  Je crois qu’à certains égards l’hypocrisie qui règne en notre vieille cité n’a rien à envier à celle de la province. Qu’importait à la limite que ce soit le désespoir qui l’ait conduite à la faute ; seul comptait le pêché. Les mêmes qui riaient des errements conjugaux de feu son mari, regardaient avec la plus grande sévérité l’épouse délaissée et n’affichaient que mépris dans le secret des alcôves pour  cette femme qui assumait pourtant avec dignité le poids de sa faute.

     Je décidais donc de la prendre sous mon aile et de l’introduire dans notre petite compagnie où rapidement elle prit ses habitudes. Pourtant, à bien l’observer, je sentais que derrière l’apparente impassibilité de son visage, ma jeune amie cachait toujours une profonde affliction et qu’elle peinait souvent à refouler ses larmes. Je pense qu’il n’est de pire blessure que celle faite à l’orgueil car elle pousse parfois aux agissements les plus excessifs et Madame M*** n’allait pas tarder à me démontrer le bien fondé de ce sentiment. Dans un monde où la bonne éducation commande, mon amie savait qu’elle avait irrémédiablement franchi les frontières de la bienséance et qu’elle n’aurait assez de sa vie pour se le pardonner.

    Vint le temps de nous séparer. Après avoir échangé mille promesses de nous revoir bientôt, Madame M*** s’installa chez elle. Dans les mois qui suivirent, je l’invitais plusieurs fois à souper ce qu’elle acceptait toujours avec un plaisir apparent et nous reprenions le fil de nos conversations. Je me rendais également chez elle. Sa demeure était décorée avec un goût exquis mais sans que je ne sache exactement pourquoi je ne m’y sentais guère à mon aise. L’ensemble manquait singulièrement de chaleur et semblait aussi figé que peut l’être un décor de théâtre.  Je ne parvenais pas à me départir de cette impression que Madame M*** ne me donnait à voir qu’une vision tronquée de sa vie et qu’une fois la porte refermée, il se jouait une toute autre scène. Ce n’était pas l’ombre fugace qui parfois voilait son regard qui me détrompait.

    Les saisons passèrent, nos petits dîners s’espacèrent et, bientôt, je n’eus plus d’autres nouvelles de Madame M*** que celles que me donnait une relation commune Aline de la S***.  Vous le savez, je ne l’ai jamais caché et nous en avons d’ailleurs bien ri, je ne l’apprécie guère. A mes yeux, Aline de la S*** incarne ce qu’il y a de pire dans notre petite société : une dévotion qui confine à la componction, une urbanité qui transpire l’hypocrisie, un sens des convenances qui ne repose que sur des préjugés. J’ai toujours ressenti un grand malaise à côtoyer cette sorte de personne et je peux même dire aujourd’hui que j’ai même éprouvé un certain plaisir durant ma jeunesse à prendre l’exact contre-pied de ce que cette compagnie attendait de moi compte tenu de ma naissance.

    Je m’étais un peu retrouvée en Madame M*** et l’avais prise en affection pour cette raison. Faisant fi des conséquences sur sa réputation, elle avait fuit son mariage et assumé sa folie d’une nuit. Finalement, elle avait choisi la vie et ses incertitudes là où d’autres seraient restées enfermées dans les convenances par seul souci du qu’en dira-t-on. J’étais donc fort surprise de la voir fréquenter Aline de la S***, celle-là même qui, naguère, arpentait les salons parisiens en la critiquant avec une perfidie, je l’avoue, sans égale tout en proclamant, la main sur sa bible, qu’elle ne la jugeait pas.  

    C’était donc à n’y rien comprendre. Rapidement, les deux devinrent même inséparables et Aline de la S*** introduisit sa nouvelle amie dans ses cercles restreints. Madame M***, jusque là en délicatesse avec le clergé, se mit à fréquenter la paroisse des dévots et plaça ses enfants qu’elle choyait tant entre les mains d’un précepteur connu pour son austérité et sévérité. Un jour que je la croisais dans un salon, je failli bien ne pas la reconnaître tant sa mise avait changé. Elle n’avait jamais donné dans l’ostentatoire mais elle avait du goût et savait mettre en valeur ses jolies formes, son teint frais et ses yeux couleur de ciel. Quel choc ce fut donc de la retrouver toute de gris-souris vêtue à croire qu’elle avait passé des heures à rendre son apparence la plus effacée possible. Mais encore, ce n’était rien à côté de son regard duquel aucune gaité ne filtrait plus. J’ai cru sur le moment qu’il lui était arrivé quelque malheur et lui ai proposé du réconfort. Mais la belle n’en avait pas besoin. Elle déclina poliment mon offre et me fit comprendre en quelques mots bien pesés que tout allait fort bien, qu’elle avait de nouveaux amis très plaisants et m’annonça même qu’elle allait se remarier bientôt avec un vieux célibataire de son voisinage de trente ans son aîné.

    J’avoue ma chère en être restée comme deux ronds de flan et eut bien du mal à garder toute ma contenance. Après cela nos rencontres s’espacèrent encore. A chaque fois, je la trouvais plus terne et effacée. Malgré le mal qu’elle se donnait à m’assurer qu’elle était pleinement heureuse, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle me jouait une comédie. Quoiqu’elle puisse me dire sur les égards qu’avait pour elle son nouvel époux, les joies que lui procuraient ses enfants s’ébattant dans les grand jardins du château dont elle était la nouvelle hôtesse depuis son mariage, je ne sentais chez elle ni sérénité, ni plénitude.

    Je me suis beaucoup interrogée dans mon for intérieur pour essayer de comprendre les raisons de mon malaise. J’ai tenté de me raisonner, pensant que je voyais le mal partout et que je devais m’en tenir aux paroles de mon amie et ne pas chercher à aller au-delà des mots. Je n’y suis pas parvenue. Vous connaissez, Ma Chère, le fonctionnement particulier de mon cerveau lorsque quelque chose le chiffonne. Mes pensées revenaient sans cesse à Madame M*** et j’ai fini par y voir clair. Mon attachement pour elle m’avait aveuglée et vous allez comprendre pourquoi je vous parlais d’orgueil au début de ce billet.

    En fait mon amie ne vivait pas. Elle déroulait un plan de vie avec une froide détermination, une ambition sans faille. Rien chez elle n’était sincère. Tout était calculé, contrôlé, sacrifié sur l’autel d’une seule motivation : l’orgueil. Il était chez elle si fort qu’il lui permettait d’endurer les pires tourments, si puissant qu’il l’empêchait de porter sur elle-même un regard lucide et salvateur, si habile et camouflé qu’il pouvait donner le change et renvoyer l’image d’une femme humble et sincère. Ah certes, elle s’était autorisée un moment de passion. Cet instant aurait pu lui ouvrir les yeux sur ce qu’était la vie. La vraie. Et moi-même, j’ai cru que cela avait été le cas à l’entendre me raconter les malheurs de son premier mariage. En réalité, les critiques, les quolibets dont elle avait fait alors l’objet l’ont certainement meurtrie mais ils ont surtout renforcé son orgueil assoiffé d’ambition et de reconnaissance sociale. Depuis finalement elle vit dans le rachat de cette blessure d’orgueil. C’est là, et pas ailleurs, qu’il faut trouver la motivation de chacun des actes qu’elle pose. A cet égard, la compagnie d’Aline de la S*** et de la clique qui l’entoure ne sont qu’une forme de caution morale. 

    Avant d’avoir percé cela à jour chez Madame M*** j’étais seulement mal à l’aise. Maintenant mon amie, je la plains car s’il est une chose dont je suis certaine, c’est qu’elle n’en a pas conscience. En fait, pour vous dire le vrai, je n’en suis pas si sûre. Disons que je préfère lui en faire le crédit.

    Votre désespérément lucide F.E.

    Sylvie Simon-Lengré - tous droits réservés, reproduction interdite

  • Le petit couple

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    Mon amie,

    Je vous quitte à peine et déjà votre compagnie me manque. Ces quelques semaines dans votre belle province ont été d’un grand repos. C’est sans joie aucune que je retrouve aujourd’hui l’agitation de salons parisiens que pourtant j’avais quittés avec regret le mois dernier contrainte par ma santé défaillante. Je vous sais un gré infini d’avoir fait preuve de tant de bienveillance devant les caprices de la malade que j’ai été. Jamais je n’ai supporté l’immobilité forcée et cette impuissance dans laquelle me tient ce corps malade me cause un agacement tel que je me rends odieuse même avec les plus dévoués de mes proches. Puissent les fleurs qui accompagnent ce billet vous témoigner ma gratitude et adoucir les mauvaises paroles que j’ai pu avoir lors de mes fortes fièvres.

    Il n’y a qu’à vous que je peux livrer de telles pensées et me montrer sans fard. Ces jours prochains, j’ai crainte que mes nerfs ne soient mis à rude épreuve et que je ne doive puiser dans les tréfonds de mon éducation tous les ressorts existants pour rester maître de mes humeurs et ne rien montrer de mon agacement. Songez mon amie que mes malles ne sont pas encore défaites que déjà les tracas ancillaires m’assaillent. Madame de D*** s’annonce en effet pour demain avec mari et enfants et je dois songer à loger ce petit monde. La nature, qui n’a pas été très généreuse avec elle, aurait pu se montrer bonne fille en la dotant d’un heureux caractère. Las ! Cette lointaine cousine est aussi petite par la taille qu’elle est grande par la gueule.

    Depuis son premier cri, je crois que Madame de D*** a toujours eu des visées impérialistes sur l’espace sonore qu’elle s’approprie sans gène aucune. Cette personne, très au fait des égards qui lui sont dus et qu’elle ne cesse d’ailleurs de revendiquer à tout bout de champ, se montre finalement fort peu soucieuse du bien être de ses proches. Vous entendez Madame de D*** bien avant qu’elle ne paraisse car elle est dotée d’une démarche de carabinier fort peu seyante pour une dame de sa qualité. Ah ca mon amie, ce n’est pas elle qui pourrait vous surprendre en quelque fâcheuse position car vous aurez tôt fait de reprendre contenance avant qu’elle n’entre dans la pièce. Il y a quelques avantages à retirer finalement des désagréments d’une telle personne naturellement pourvue d’une ombre comme tout à chacun mais également d’un bruit qui la précède et partant, l’annonce.

    Quand on est doté d’un physique sans grâce, c’est l’intelligence qui doit prendre le relai. Un esprit vif peut compenser certains attraits manquant pour peu que l’on sache en user avec à propos. De vivacité d’esprit ma cousine ne manque pas. Certes non. Mais chez elle, l’esprit n’est pas charmant. Quand ma cousine fait preuve de spiritualité, c’est soit au dépend des autres pour les railler soit, involontairement, à ses propres dépends car, un peu fâchée avec la grammaire, elle utilise souvent un mot pour un autre ce qui rend son propos incompréhensible. Dans le premier cas elle est méchante et dans le second, stupide.

    Monsieur de D*** occupe quant à lui un volume inversement proportionnel à celui de son épouse. Petit, mince, toujours trois pas derrière sa dame, l’homme est si discret que parfois on oublie sa présence. Entendre le son de sa voix, en dehors des politesses d’usage, est un privilège rare et lorsque je m’adresse à lui et l’interroge, c’est Madame de D*** qui répond. J’ai cru un temps que cette retenue cachait une grande timidité mais celle-ci n’est plus de mise après tant d’années à se côtoyer. J’ai alors penché pour la bêtise mais quelques paroles volées lors des trop rares absences de sa femme m’ont montré que cet homme, sans être d’une intelligence supérieure, savait manier l’art de la conversation. Quel drôle d’attelage que ce couple là qui s’est formé sur le tard, au hasard d’une rencontre chez une relation commune.

    Les D*** sont l’incarnation du mariage de convenance et les sentiments n’ont que peu de prise dans cette histoire qui est avant tout celle d’une union sociale entre deux célibataires. Même si ma cousine s’en défend et joue les amoureuses, il est des signes qui ne trompent pas. Madame de D*** n’a pas, pour son époux, les gestes tendres d’une épouse éprise mais les agacements d’un maître pour son chien trop empressé ou son valet maladroit. C’est selon. Quant à lui, s’il joue les époux serviles ce n’est pas par amour pour sa belle mais bien parce qu’il a compris que feindre l’indifférence était gage de tranquillité.  Pourtant, ne vous y trompez pas. Cette union d’intérêt durera bien plus longtemps que certaines alliances de notre connaissance. Les D*** sont très attachés à leur position sociale et ils en voient la manifestation concrète dans leur mariage. L’alliance nuptiale comme alpha et oméga de l’existence sociale en quelque sorte : « Nous sommes mariés, donc nous sommes. »  Après tout, pourquoi pas. Chacun fait ce qu’il veut de son existence et il n’est pas gravé dans le marbre que le fait d’être philosophe, penseur, moraliste ou que sais-je rend votre vie plus digne d’être vécue que celle du commun des mortels. Plus utile peut-être ? Voire. Les D*** donc, veulent réussir socialement. Par le mariage d’abord même si pour vous dire le vrai, je doute que Madame de D***, bien née, ait trouvé en ce petit bonhomme, un époux tout à fait de son rang. En même temps, il fallait bien faire quelques concessions sur l’autel du caractère de ma cousine et cela, mon oncle l’avait bien compris.

    Que je vous confie encore une chose qui m’amuse plus qu’elle ne m’intrigue. Ce n’est guère rationnel comme pensée mais je crois que la vie de notre petit couple se déroule selon un ordre très précis, établi par on ne sait qui, et auquel il ne saurait être question de déroger. Je gage que ces gens là ne connaitront jamais le charme des petits chemins de traverses, préférant en toute chose le clinquant des grands boulevards. C’est parce qu’il se dit qu’après le mariage vient souvent le temps des acquisitions immobilières que, suivant leur mystérieuse logique, ma cousine et son époux ont donc acheté un hôtel particulier. Ils auraient pu attendre de pouvoir s’offrir une belle demeure, mais non. « C’est affaire de statut, je suis une femme mariée, je dois vivre dans une maison à moi », m’a dit ma cousine de son ton le plus péremptoire. Ce qui est bien dommage, c’est que l’hôtel, qu’ils ont trouvé, pour être particulier, est surtout particulièrement laid et par surcroit fort mal situé. Je suis évidemment touchée de les entendre me décrire par le menu les travaux qu’ils y ont engagé, j’ai bien du mal, en revanche, à réprimer un rictus d’écœurement devant l’horreur de leurs choix en matière de peintures et de meubles. Le goût ne s’achète pas et quand bien même cela serait, qu’il n’a pas été intégré au plan de vie de mes cousins.

    Après le mariage, l’hôtel, les meubles, voilà que ma cousine s’est mise en tête de faire la carrière de son époux.  Je m’amuse fort de voir ce petit comptable de province trottiner derrière sa belle de salon en salon suant comme un bœuf et distribuant conseils et poignées de main. Je suis sûre qu’il se rêve gros matou quand sa femme le voit tigre. Vous connaissez la cruauté de notre petit monde qui se rit fort des ambitions des D*** et, j’ajoute, des tenues de ma cousine dont l’élégance n’est pas la première qualité. Quel attelage décidément !

    Chez eux, point d’aspirations un peu élevées, pas de perspectives. Pour ces gens là, on vit sa vie comme elle vient et on meurt parce que c’est ainsi et que cela doit être.  Finalement tout est petit chez eux, même leurs rêves de grandeur !

    J'entends que l'on vient, je vous laisse mon amie.

    Votre F.E.

    Sylvie Simon-Lengré- 2010- Tous droits réservés, reproduction interdite

     

     

  • Les esseulés

     

    celeb1.JPGMa bonne amie,

    On me rapporte que vous souffrez d’un mauvais refroidissement qui vous tiendrait alitée depuis la semaine dernière. Vous savez la confiance que je porte en ces gens de la Faculté ; ces doctes personnes font parfois plus de mal que de bien et je veux croire que celles de votre entourage connaissent leur affaire mieux que ce Diafoirus de Molière. Quoiqu’il en soit, vous trouverez avec ce petit billet quelques douceurs qui ne vous guériront peut-être pas, mais qui n’aggraveront pas non plus votre santé, je m’y engage.

    Pour vous distraire, laissez-moi vous conter une visite que je fis à de lointains cousins lors de mon exil en ma campagne bourguignonne. Ce ne fut pas une journée très gaie. Nous étions à la fin de l’été et le ciel était lourd et bas, annonçant un de ces orages secs comme on en voit souvent dans cette partie de notre beau pays. C’était un de ces jours où j’aimerais savoir peindre pour immortaliser la lumière si particulière dans laquelle baignait le paysage. Le gris des cieux vous éblouissait le regard tant il était éclatant et aussi loin que vous regardiez, vous aviez des silhouettes d’arbres, de vignes, de bosquets et de collines qui se détachaient si nettement à l’horizon qu’on les aurait cru découpées aux ciseaux. Il régnait une touffeur accablante qui me rendait insupportables tous ces jupons que la mode nous impose et dont je rêve de me débarrasser tant ils sont malcommodes pour la vie à la campagne.

    A la demande de l’un de leurs enfants, je m’étais donc engagée à aller visiter Monsieur et Madame de la M*** qui possèdent un petit château non loin de mes terres. En arrivant là-bas, je fus frappée par la tristesse infinie qui se dégageait de l’endroit. Non que l’architecture de la maison fût austère. C’est au contraire une belle demeure typiquement bourguignonne : un corps principal flanqué de deux tours, des toits de tuiles vernissées et cette pierre très légèrement rosée ainsi qu’il s’en trouve parfois dans cette partie sud de la Bourgogne comme une sorte d’avant-garde provençale. Une vigne vierge entremêlée de glycine habillait magnifiquement la façade, le perron s’ouvrait sur une allée de platanes fraîchement taillés et l’on devinait, dès l’abord, un jardin à la française dont les buis aux formes travaillées et les quatre carrés aux pelouses verdoyantes recevaient certainement tous les égards du jardinier. Un ravissement pour les yeux, en somme. Pourtant, de ce tableau si parfait, il ne ressortait que tristesse et accablement. Je ne savais plus en entrant dans la maison si l’oppression qui gagnait ma poitrine venait de la lourdeur du temps, de mon corset trop serré ou bien de l’atmosphère qui se dégageait de ce lieu.

    Cette étrange impression ne me quitta pas et s’accrut même pendant le moment où l’on me fit attendre dans un petit salon l'arrivée de Monsieur et Madame de la M***, retenus par leur vigneron. Une fois encore, ce décalage entre l’aspect chaleureux et accueillant de ce boudoir et ce que je percevais me frappa. Tout dans cette pièce invitait au délassement : des bergères confortables, un épais tapis venu de la lointaine perse, des tentures superbes aux couleurs chatoyantes, quelques livres posés sur le marbre d’une commode et, de ci, de là, des figurines de porcelaine biscuit… Je n’osais cependant m’asseoir de crainte de déranger l’ordre si parfait de la pièce. Le regard vide et froid du portrait placé entre les deux fenêtres accentuait, si cela était encore possible, mon malaise.

    Perdue dans la contemplation de cet ancêtre de mes hôtes, je ne les entendis pas entrer ; je sentis tout à coup que l’on m’observait et me retournais : Monsieur et Madame de la M*** étaient là, sur le seuil de la pièce, me regardant avec une étrange lueur dans les yeux. Je m'avançais vers eux, un sourire accroché aux lèvres. Bien que nous soyons parents, il n'y eut point d'effusion ; mon cousin me baisa la main d'une façon polie mais machinale et son épouse me donna une accolade sans chaleur.

    Une fois que nous fûmes dans le salon, Madame de la M*** fit servir un vin doux et des biscuits. A voir la mine de mon cousin, je n'eus pas grand mal à comprendre qu'il aurait tout donné pour être ailleurs. Vous connaissez, ma chère, cette expression « s'ennuyer à cent sous de l'heure »… Eh bien, à ce compte là, Monsieur de la M*** a terminé l'après midi fort riche ! J'en ri aujourd'hui, mais sur l'instant, croyez bien que je n'étais pas à mon aise. Je suis tout de même très étonnée que cet homme, qui se pique d'avoir une éducation parfaite, qui ne cesse de rappeler à tout bout de champ toutes les charges et devoirs pesant sur celui qui naît dans notre petite société, qui n'a pas de mots assez durs pour condamner tel ou tel comportement, qu'un tel homme donc, se montre aussi peu soucieux du bien-être de ces hôtes. C'est là pourtant le point le plus saillant d'une bonne éducation. Manquez à votre devoir d'hospitalité et l'on aura tôt fait de vous juger. Il y a quelques paradoxes aussi à faillir sur ce point quand on s'attache autant aux apparences.

    Contrastant avec l’attitude renfrognée de son époux, ma cousine me donnait avec une volubilité, qui ne cessait de m’étonner, des nouvelles des uns et des autres. Je mis ce relâchement soudain sur le compte du vin doux. En moins de temps qu’il ne me faut pour vous l’écrire, je fus informée de tout ce que je devais savoir sur ce qu’il s’était passé dans leur petite société villageoise. Elle me raconta comment le nouvel abbé sermonna si bien les brebis égarées un dimanche que, depuis, plus personne n’osait le recevoir à dîner de peur de se faire épingler en chair à la messe suivante. J’appris également qu’une parente commune avait donné un bal dont l’objet inavoué était de trouver un parti pour chacune de ses filles ; la tâche est grande, songez qu’elle en six. Ma cousine me décrivit ensuite avec force détails les travaux qu’ils avaient engagés dans la demeure de leur vigneron. Ah ça, mon amie, il faut rendre grâce à mes cousins d’avoir toujours eu à cœur de soigner leurs gens.

    En revanche, point de nouvelles de mes petits cousins, les enfants de Monsieur et Madame de la M***. Mon regard se porta un instant sur le médaillon que ma cousine avait à son cou et sur lequel une délicate miniature d’enfant était peinte. Elle le caressait sans cesse de la main tandis qu’elle parlait et lorsqu’elle vit que je l’avais remarqué, elle détourna rapidement ses yeux brusquement voilés de larmes ; mon cousin n’esquissa pas un geste de réconfort pour son épouse, il soupira. Je crus avoir rêvé cette émotion fugitive tant ma cousine reprit vite sa contenance et je ravalais la question qui me brûlait les lèvres, n'osant avouer que je venais de la part de leur fille. Je vous parais sans doute bien lâche, mais il y a des situations si terribles qu’il vaut mieux s’en tenir éloigné. Il y a toujours eu chez les M*** beaucoup plus d’affectation que d’affection.

    Cette sorte de mal est hélas fort répandu dans nombre familles de cette société que l’on dit bonne. Bonne, mais en quoi l’est-elle, mon amie ? Pour les apparences, certainement ! Pour les sentiments, c’est une autre affaire. Combien de drames se sont joués sur un air de valse dans un cadre merveilleux ? Combien de fils ont quitté leur père sans un mot, pas même un adieu ? Combien de filles ont fait un mariage sans amour pour quitter une mère vide de tendresse ? Combien de caveaux sont pleins de parents morts seuls ? Ils sont nombreux ceux dont le souvenir n’est plus entretenu, car même cela est trop douloureux pour les vivants, les survivants. Voilà ce qui me vint à l'esprit en voyant les yeux humides de Madame de la M*** .

    Il m’apparut brusquement que mon malaise était là. Cette maison magnifique n’était plus qu’un tombeau vide, froid et sans âme. On continuait à y jouer la tragédie de la vie, éternel recommencement des mêmes scènes, jour après jour, mais il n’y avait plus de spectateurs. Les acteurs, tristes marionnettes, déambulaient machinalement dans un décor d'une beauté sans âge, se donnant la réplique dans l'indifférence l'un de l'autre.

    On me raccompagna poliment sur le perron. En me retournant une dernière fois, je vis Monsieur de la M*** esquisser un geste de tendresse. Pour son chat...

    Une bien triste journée, vous dis-je.

    Votre FE.

    S.Simon-Lengré. Tous droits réservés, reproduction interdite.

  • Le plumitif

     

     

    et_si_finalement_....3.jpgMa bonne amie,

    L’automne décline, Paris s’endort doucement, et je retrouve les délices de mon petit boudoir. Je suis une femme de paradoxes. En ces temps où chacun se pique d’écrire, j’ai pour ma part remisé mes feuilles, mes encres et mes plumes dans cette vieille écritoire qui m’accompagne en tous lieux. Retenue un temps par quelques ennuis de santé, je suis ensuite partie sur mes terres de Bourgogne. Là-bas, des soucis ancillaires répétés ne m’ont guère laissé le loisir de me mettre à ma table de travail. Las ! Me voici de retour.

     

    J’ai reçu il y a quelques semaines de cela une personne qui m’avait été recommandée par un ami membre de l’Académie. Il s’agissait d’héberger un jeune homme qui se rendait à un salon littéraire d’un genre nouveau appelé « foire au livre ». Vous me connaissez, mon naturel me porte plutôt à la confiance et ma maison est toujours ouverte au talent, qu’il soit reconnu ou en devenir. Je me suis donc dit qu’avec une telle recommandation, ce garçon devait en avoir dans la plume si vous m’autorisez cette grivoiserie littéraire et je l’ai convié dans mon salon.

     

    J’ai d’abord été fort surprise par l’attitude méprisante et hautaine du sieur. Soit, ai-je pensé en mon for intérieur, cette assurance éhontée doit puiser sa source dans le génie du personnage… J’ai donc fait crédit sur ce point à notre homme et nous avons commencé à converser. En fait de conversation, j’ai eu droit, mon amie, a un monologue absolument édifiant au cours duquel ce jeune perroquet faisait son propre éloge en tant qu’écrivain. Me croirez-vous si je vous dis qu’il a poussé le jeu jusqu’à me décrire par le menu tout ce qui pouvait le rapprocher des plus grands de nos hommes de lettres. Je vous passe les effets de manche qui ponctuaient son propos, de même que je vous épargne la description de ses mines inspirées quand il me détaillait les affres de ses créations. Je dois à ma bonne éducation de ne pas m’être esclaffée. A la fin de la soirée tout ce verbiage m’avait tant épuisée que je suis allée me coucher sans passer par ma petite bibliothèque comme je le fais d’ordinaire. J’ai dormi d’un sommeil que je qualifierai d’éternel tant il fut lourd et profond.

     

    A mon réveil, le lendemain matin, le jeune homme était parti retrouver ses pairs au salon en question. Pour me distraire, disait le petit mot qu’il avait écrit à mon attention, il me laissait une épreuve de son manuscrit. Je passais sur la faute d’orthographe énorme qui ornait le premier mot de la missive. Votre amie facétieuse a préféré la mettre sur le compte d’un souci esthétique de son auteur. Certains de nos grammairiens n’ont-ils pas érigé la fantaisie orthographique en art à part entière ? J’ouvrais donc le manuscrit pleine d’indulgence et de bonne volonté.

     

    Comment vous décrire ce que j’ai lu ? Ah, certes ce jeune homme avait du génie, mais je doute fort que ce soit celui dont il se croyait pourvu. Figurez-vous qu’il était parvenu, par son seul style, à rendre plus lourd que le plomb des propos par ailleurs d’une insignifiance crasse. Tout n’était que redondances, mots faussement savants employés mal à propos, fautes de temps, de style et j’en passe. De façon générale, je ne crois pas que l’on puisse sacrifier le style sur l’autel des idées… Songez qu’ici, il n’y a ni style, ni idée… Voilà ce que notre temps produit comme gens de lettres ! Si encore il se contentait de les produire… mais voilà qu'il les encense.

     

    Nous vivons une drôle d’époque et, pour tout vous dire, je ne m’y sens pas à mon aise. La quantité l’emporte sur la qualité, et le faire-savoir sur le savoir-faire. S’il y a des domaines où ce constat n’emporte guère de conséquences dommageables, il n’en est rien s’agissant des Arts. Les Lettres, qui y ont toute leur part, ne sont pas épargnées par ce mal.

     

    Plus que jamais, tout est perdu, mon amie. L’élégance des mots s’en est allée au fil des siècles. L’humilité, mère de l’excellence, a été remisée au grenier des valeurs obsolètes avec sa consœur la rigueur. On s’auto-congratule, on se coopte, on érige la médiocrité en nouvel étalon. Il n’y a plus d’écrivains dans des salons, mais des plumitifs dans des foires, et ce sont les Lettres que l’on mène à l’abattoir.

     

    Ne vous étonnez pas qu’après tout cela, j’ai envie de poser mes stylos.

     

    Votre triste et toujours lucide

    FE

     

    Reproduction interdite, tous droits réservés.

  • Nécessité fait loi...

    loi.jpgAux fantômes qui hantent ces lieux, Madame de *** croit nécessaire d'adresser ces quelques lignes.

     

    Le concept littéraire de ce bloc-note électronique a été déposé, de même que les textes, tous originaux, qui y sont présentés depuis le 4 août 2005.

     

    A ceux qui seraient toutefois tentés de s'inspirer, de près ou de loin, sur le fond ou sur la forme, des correspondances de Madame de ***, il est poliment rappelé que tous les droits sont réservés et que la reproduction est interdite.  Si malgré tout certains s'entêtaient, il leur est conseillé de bien vouloir lire l'article L.111-1 du code de la propriété intellectuelle (CPI) qui pose le principe de la protection du droit d’auteur en des termes clairs :

     

    « L’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous. Ce droit comporte des attributs d’ordre intellectuel et moral ainsi que des attributs d’ordre patrimonial [...]. »

     

    Point n'est besoin d'être édité pour être protégé.

     

    Toute infraction est donc passible de poursuites et de sanctions.

  • Après dîner

     

    pompadour_by_francois_boucher1757-26k.jpgMa très Chère,

     

    C’est au jour déclinant que le temps m’est enfin offert de répondre à votre petit billet. Je vous sais bienveillante ; aussi, je peux bien vous dire la raison de ce retard. J’ai trouvé ma maison sans dessus dessous, mes gens courant de toutes parts, la cuisinière tempêtant et les filles de cuisine hurlant comme cochon qu’on égorge… Et pourquoi ma bonne amie ? Pour une souris. Une malheureuse petite bestiole sortie d’on ne sait quelle plinthe… J’ai retroussé à mon tour mes jupes pour courir après l’importune qui bien évidemment n’avait pas demandé son reste. Songez un peu qu’il y a chez moi deux chats et qu’aucun des deux n’a daigné faire un sort à ce minuscule quadrupède venu les narguer, non point au nez et à la barbe qu’ils n’ont pas, mais aux crocs et à la moustache dont ils sont pourtant bien pourvus. Voyez mon amie dans quelle sorte de maison je suis ! Chez moi les chats sont repus et ventripotents tandis que les souris insolentes sautillent et gambadent… Finalement cela me sied. Vous savez comme j’ai pour les conventions les mêmes préventions qu’un abbé se doit d’avoir pour le sexe que l’on dit beau…

     

    Pardonnez à votre amie ces petites digressions. Je suis incorrigible.

     

    Je reste comme vous dans le ravissement de notre dîner de tantôt. Notre petite société est bien agréable et Madame de P*** sait recevoir à merveille. Plaisir des yeux et de la bouche, conversation bien menée, voilà qui me réconcilie avec le genre féminin. A vous je peux bien le dire, j’ai – l’âge avançant – bien du mal à supporter la compagnie de mes congénères. J’ai grand hâte de rencontrer votre belle amie de province dont vous nous parlez tant. J’espère qu’elle pourra atteindre notre bonne vieille capitale sans encombre. On me rapporte des bruits inquiétants sur l’état de sûreté de certaines de nos routes et les dames de qualité ne sauraient voyager sans la compagnie de gens d’armes dévoués.

     

    Je vous laisse ma Chère ; j’attends mon frère l’abbé qui vient me préparer à faire mes Pâques.

     

    Votre fidèle,

     

    F.E.

    Tous droits réservés, reproduction interdite

     

  • A Madame de Boulogne

     

    4751_La_Petite_Sultane_fragonard_web-2.jpgMon amie,

     

    Je reçois à l’instant votre mot. Dieu m’est témoin : j’en tremble encore tant ma joie est grande de vous savoir en bonne santé. Je me suis un peu attardée dans mes terres ; une mauvaise angine, un hiver rigoureux et des chemins rendus impraticables par le gel ont eu raison de mon retour rapide. Les routes de notre bon pays ne résistent pas aux rigueurs de l’hiver et les roues de mes voitures demandent quelques ménagements. Las ! J’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur et j’ai profité de cet exil saisonnier pour régler quelques affaires laissées en souffrance depuis la saison dernière. Le charme de ces grandes demeures exige quelque entretien et j’avais sur ce point précis quelque doute sur la rigueur de mon intendant.

     

    Mais, laissons cela et venons-en à vous. Quelle tristesse je sens poindre dans les quelques lignes que vous me faites porter ! J’ai su par ma cousine Madame de la *** les tourments que vous endurâtes à l’automne. Nous devons à notre rang bien des turpitudes… le mariage en est une ! Croyez bien que j’ai souffert mille morts de ne pouvoir être à vos côtés en ces pénibles instants. Pas un jour ne s’est écoulé sans que je ne prie pour la résolution de vos affaires. Je suis bien aise de vous savoir soutenue par Monsieur Le *** . C’est un brave homme et ses conseils sont toujours judicieux. Tenez bon, mon amie. Vos résolutions sont bonnes et gardez les fâcheux loin de votre porte. Ne cédez pas aux emportements trop faciles. Ils épuisent vos forces et ne vous mènent pas bien loin. Laissez ce triste sire chercher querelle seul, il finira par s’épuiser. S’il n’était qu’une seule chose à retenir de notre éducation, ma Chère, ce serait sans nul doute la dignité. Par votre naissance, je vous en sais bien pourvue.

     

    Je vous envoie toute mon affection.

     

    Votre FE

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  • Cinq petits secrets...

    medium_Fragonard.jpgMon amie,

     

    Je vous l’avais déjà dit l’an dernier, je ne déteste rien tant que ces périodes où l’année ne cesse de commencer pour finalement s’achever dans le temps d’un soupir !

    Voici février entamé sans que je ne vous ai donné de nouvelles. J’ai pour notre amitié un respect infini, aussi, je vous épargnerai les fallacieuses excuses que j’aurais pu trouver pour justifier mon silence. Je n’en ai pas ou alors je n’en ai qu’une : la paresse. Votre amie, celle que vous chérissez depuis tant d’années est une grande paresseuse devant l’éternel. C’est l’un de ses petits secrets. Pour combattre ce défaut, j’ai depuis l’enfance pris le parti de me débarrasser le plus vite et le mieux possible de toutes les corvées de l’existence. C’est bien là le paradoxe de cette imperfection qui me conduit au bout du compte à une perpétuelle agitation tant il est vrai qu’une tâche chassant l’autre et les heures du jour étant fixées ad vitam aeternam à vingt quatre, mon oisiveté naturelle n’est satisfaite que le soir au coucher !

    Une petite confidence en entraîne une autre et il faut bien que je vous avoue qu’en plus d’être paresseuse, je suis obsédée par la propreté. Je vous vois sourire et vous dire, que j’ai là une obsession fort peu gênante compte tenu du nombre de personnes à mon service pour l'assouvir dans les plus infimes détails. Cela serait vrai si je n’effectuais pas moi-même certains devoirs domestiques par crainte que mes gens me jugent mal sur la mine plus ou moins poussiéreuse de mon boudoir ou, pire, de mes commodités. C’est ainsi que votre amie se retrouve souvent les jupes retroussées à frotter son parquet et briquer ses cuivres quand ses gens, eux, dorment du sommeil du juste.

    En relisant ces quelques lignes, je me rends compte que je suis une grande dissimulatrice. A ce propos, je dois vous avouer que dans mes jeunes années, j’ai eu le désir de quitter le chemin qui m’était destiné pour suivre les cours d’une troupe de théâtre. Mes humeurs changeantes, mes emportements soudains, mes engouements passagers, mes rires intempestifs, bref toutes les facettes de mon tempérament auraient pu s’exprimer en un tel emploi. Par l'alchimie de la scène, mon caractère serait devenu talent.  Las ! En un regard et quelques mots, Monsieur mon Père, a redonné à mon pas sautillant la cadence qu'il sied à celui des gens de notre monde. Encore aujourd’hui, j’ai parfois des regrets de ne pas avoir fait preuve de plus de constance sur cette voie et d’avoir préféré la grand’route aux chemins de traverse. J’ai pourtant connu de sombres traversées dont je ne suis pas fière mais puisque le propos est à la confession il faut que je vous le dise.

    Il n’y a rien que je supporte moins que la trahison. Je l’abomine en politique, je l'abhorre en amitié et en amour, elle me rend capable du pire. Avec l’âge vient la raison et c’est heureux quand vous saurez que jeune amoureuse éconduite, je n’ai pas hésité à faire corriger l’objet de mon ressentiment par l’un de mes courtisans contre la promesse de certaines faveurs. De la petite fille capricieuse et gourmande qui volait en cachette des biscuits qu’on lui refusait, à cette toute jeune femme qui fait corriger son amant, il y a une unité ne trouvez-vous pas ? Je n’aime pas qu’on me résiste, là est toute ma cohérence.

    Gardez bien mon amie tous ces petits secrets pour vous, il y en cinq pas un de moins. Je laisse à mon ami Garenne, le soin de relever le défi à son tour. S’il le souhaite.

    Votre toujours fidèle,

    F.E.

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  • De la plume de Madame de*** aux hôtes de ces lieux...

    medium_FragonardWoman.jpgChers amis, chers fantômes,

    Madame de*** retenue pour quelques jours encore me charge de vous transmettre tous ses voeux pour cette nouvelle année. Plume servile de la noble dame, je m'exécute sans tarder et vous souhaite une sainte et heureuse année.

    Une plume dévouée...

     

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  • Ite missa est...

    medium_Terboch3.jpgMon bon cousin,

     

    Savez-vous qu’il se murmure ici de drôles de choses ? La rumeur n’est encore que chuchotement, mais l’on nous dit qu’une femme pourrait prendre la tête de votre République. J’ai grand-peine à le croire et le billet que je viens de lire à ce propos dans la Gazette ne m’a pas pleinement convaincue. Vos Provinces auraient-elles perdu la tête ?

     

    J’ai souvenir, il est vrai, que vous m’aviez entretenue de cette personne dans l’une de vos lettres de l’an dernier. Vous m’écriviez alors que cette drôlesse qui haranguait les foules avec tant de fougue pourrait bien bousculer les positions les mieux établies et surprendre son monde tel goupil fondant sur un poulailler. Vous me disiez surtout qu’elle était parvenue à dissimuler sa haute naissance pour se fondre dans le peuple et parler la même langue que lui. Il n’y a qu’une femme pour parvenir à tel exploit, car le travestissement est chez nous comme une seconde nature.

     

    La coquetterie féminine est sans limite. Nous maquillons tout et sommes maître dans l’art de la dissimulation. Qu’il faille cacher un teint brouillé sous une couche de fard ou bien un désamour profond derrière un grand sourire, rien ne nous est impossible dans la maîtrise de l’être et du paraître C’est, je crois, ce qui fait notre supériorité. La chrétienne que je suis trouve cela détestable mais elle ne peut s’empêcher de sourire en voyant tous ces mâles plonger cul par-dessus tête dans ce piège vieux comme le monde.

     

    Je vous avais dit mon cousin que vous auriez grand tort de sous-estimer cette adversaire !

     

    Sur les questions de gouvernement, dites à vos amis de ne plus la regarder comme une femme, mais comme une égale et de la traiter comme telle. Qu’ils cessent de la narguer en la renvoyant dans son office et que lui soient épargnées les questions ancillaires. Vos compagnons ne sortiraient pas vainqueurs d’une telle bataille, qui les ferait passer aux yeux du peuple pour des gens de peu de manières. En un mot, traitez-la comme un homme, mais un homme auquel il conviendrait toutefois de tenir la porte, car on vous reprocherait de la pire façon de lui manquer de galanterie ! Voilà mon cher ce que m’inspire la Gazette de ce matin.

     

    Je ne vous tairai pas mes inquiétudes : je pense que votre bataille est perdue d’avance. Pour l’emporter il faudrait faire un sans-faute et vos amis trébucheront très vite, j’en prends le pari. Le peuple aime les paradoxes : une république certes, mais avec des relents de monarchie dans l’organisation de ses pouvoirs ; la liberté évidemment, mais respectueuse de l’ordre public ; l’égalité bien sûr, mais comprise comme celle de chacun au sein de sa caste ; la fraternité certes, mais au sein de la même famille ; le progrès enfin, mais à condition qu’il respecte l’ordre ancien.

     

    Parce qu’à bien des égards cette femme incarne le paradoxe du peuple, vous ne pouvez rien contre elle. Ite missa est mon cousin, ite missa est …

     

    Votre fidèle F.E.

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  • Si vis pacem, para bellum...

    medium_22m.jpgChère Amie,

     

    Qu’est-ce donc que ces nouvelles épouvantables que vous me donnez là ? Je sens tant de résignation dans vos lignes que j’en suis toute retournée !

     

    Eh quoi ? L’église de votre bourg a brûlé et vous auriez voulu que les coupables ne fussent point punis ? Et pour quelles raisons je vous prie ? Pour éviter que ne soit publiquement flétrie la réputation des saisonniers qui viennent aider vos gens aux champs ? De grâce mon amie, reprenez-vous ! Que craigniez-vous au juste ? Vous avez le droit de votre côté ce me semble - alors, usez-en ! Vous me confiez vos craintes de représailles, de contagion, d’embuscade - fichtre que ces mots sont laids sous votre plume !

     

    Je vous croyais en villégiature à la campagne, accompagnant votre époux dans sa sinécure, et je vous découvre en campagne usant de termes guerriers ! Les faits que vous me décrivez sont graves et doivent être punis. Les abords de notre capitale ont connus de tels évènements il y a peu et la riposte de nos gens d’armes n’a pas été assez ferme, j’en ai bien peur. Sinon comment expliquer les soubresauts qui agitent maintenant nos provinces ?

     

    Il fallait frapper vite et fort. Au lieu de cela nous avons assisté à une sorte de mea culpa collectif insipide et creux. Certains beaux esprits théorisaient sur la responsabilité de la cité qui n’aurait pas su se montrer assez accueillante, ouverte et tolérante envers ces mauvais bougres venus d’on ne sait où et glorifiant je ne sais quel dieu. Aujourd’hui encore, malgré la multiplication de faits identiques à celui que vous me rapportez, on nous dit qu’il ne faut pas les tenir aux portes de la ville, mais leur ouvrir nos porches, leur donner du travail, leur offrir le gîte et le couvert. On nous interdit même de les juger sur des mines qu’ils ont mauvaises la plupart du temps. Il circule des libelles contre une police qui ne fait plus peur et dont on se joue même.

     

    Je vous le redis mon amie, il aurait fallu frapper fort. J’ai crainte que la peur n’ait changé de camp. Pour n’avoir pas su embastiller à temps quelques fauteurs de troubles, c’est la France entière que l’on tient sous le joug d’une tyrannie diffuse, mais bien réelle : celle des bons sentiments ; des bons sentiments qui dégoulinent d’une naïveté qui nous conduira à notre perte. Quand je lis vos scrupules, je me dis que la roue est en marche. Je refuse cette fatalité. Dans cette affaire mon amie, c’est la légiste qui vous parle. La chrétienne, quant à elle, n’a plus que la prière !

     

    Votre FE

     

    Tous droits réservés, reproduction interdite

     

  • Une vie provinciale...

    medium_Raoux_II_ingr.jpgMa Chère,

    Votre dernière lettre me laisse les yeux humides et le souffle court. Je vous y ai senti si triste et si lasse que j’en ai eu du mal à trouver le sommeil plusieurs nuits de suite. Notre petite société vous manque et la vie semble avoir perdu tout attrait à vos yeux. Vous pleurez les joies de la précédente affectation de votre époux et vous ne parvenez pas à vous sentir chez vous dans ces murs provinciaux. Voilà ce que c’est mon amie que d’épouser un cadet ! Eussiez-vous choisi l’aîné de la famille que vous seriez aujourd’hui ma voisine, petite reine en l’hôtel de ***.

    Je suis cruelle comme seule une amie peut l’être, car je crois de mon devoir de vous ramener à la raison. Laissez donc parler ces méchantes langues. Ce qu’elles colportent est si exagéré que cela prête à sourire. Dites-vous que ce qui paraît énorme, vu de votre petite cité fortifiée, rapetisse en passant la Loire pour finir dérisoire une fois la Seine franchie. J’espère vous rassurer pleinement en vous écrivant qu’ici votre réputation est intacte. Hier encore, Madame de la *** et sa cousine Hermine du *** me demandaient de vos nouvelles et me chargeaient pour vous de mille gentillesses. Tenez, ce matin même, mon cousin l’Abbé de *** me prie de vous demander l’hospitalité d’une nuit, car il doit prochainement retrouver son Abbaye et souhaite faire étape chez vous, qui êtes à mi-chemin.

    Je vous en conjure ma chère, ne vous montrez pas aussi sensible aux petitesses de ce monde. Ne laissez pas des gens qui ne vous sont rien vous dicter votre conduite et vous dire ce qui est ou n’est pas convenable pour une dame de qualité. Il faut à tout prix vous prémunir des coups les plus vils commandés par l’envie, la jalousie ou que sais-je encore. Votre grande sensibilité est toute à votre honneur mais elle ne doit pas se retourner contre vous. Soyez chrétienne en écoutant la douleur de ce monde mais fermez votre cœur à la fausseté et l’hypocrisie. Il y a de l’équilibrisme dans cette sorte d’exercice et je conviens aisément que la chose est ardue. Je vous sais vaillante, rien ne vous est donc impossible.

    Votre amie fidèle

    Tous droits réservés, reproduction interdite

     

    F.E.

  • Il n'est de bonne compagnie ...

     

    medium_Raoux_ingr.jpgMon amie,

     

    Je vous l’ai dit maintes fois, je nourris de sérieux doutes sur l’utilité des concessions mondaines que nous devons à notre petite société. Je vous vois sourire et vous moquer peut-être. Vous auriez bien raison. Il est vrai que je me laisse souvent tenter même si je renâcle toujours comme un mauvais cheval lorsque le carton me parvient. Las ! Chaque jour qui passe me rapproche de l’échéance et mes résolutions faiblissent. La curiosité est mauvaise conseillère et votre amie lui tend une oreille complaisante. Je me trouve ainsi, plus que je ne le souhaiterais, entraînée loin des chaudes tentures de mon boudoir.

    Je reviens à l’instant de l’une de ses petites causeries de dames où l’on feint d’être à son aise en sirotant un chocolat trop chaud, perchée plus qu’assise sur des fauteuils dont la facture l’emporte sur le confort. J’ai encore les oreilles pleines, c’est là le comble, des babillages creux de certaines de mes voisines. A de rares exceptions près, ces dames n’ont rien à dire mais elles le font savoir haut et fort et tous ces « riens » mêlés forment un brouhaha éprouvant pour mes nerfs. Je ne montre rien de cela et, pourquoi vous le cacher, je m’amuse même à feindre de priser fort leur compagnie. Le temps ne s’écoule lentement que lorsque l’on s’ennuie. J’ai donc trouvé dans cette petite comédie la parade pour accélérer le pas de Chronos et cette pensée secrète, je dois bien vous l’avouer, m’amuse énormément. Cette duperie bon enfant m’emmène pourtant plus loin que je ne le pensais car ces dames désormais recherchent ma compagnie.

    Pas un jour sans son lot de billets me priant d’accepter pour telle date à telle heure tel souper. Jugez comme la chose est coquasse : me voici en quelque sorte prise dans mes propres filets ! Moi qui n’apprécie rien tant que les petits comités, voilà que je virevolte d’un salon à un autre quand mon petit boudoir, lui, reste désespérément vide. J’ai tout fait pour accélérer la marche du temps et voici maintenant qu’il s’égrène trop vite, si vite, même, que je n’en ai plus une miette pour vous écrire. Même si parfois la légèreté de ces dames me délasse, croyez bien que je souffre de cette situation et l’absence de profondeur me pèse au bout du compte.

    Je ne saurais pourtant vous faire une promesse ferme de changement dans un proche avenir. Je réserve cette sorte de mensonge mondain que sont les faux engagements à certaines coteries mais à vous je dois la vérité. Ne pouvant être aussi proche de vous que je le souhaiterais, ne serait-ce que par l’entremise de ma plume, je vous reste fidèle en pensée. C’est fort peu et c’est beaucoup. C’est selon.

    Toujours votre,

    FE

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  • Le retour ?

     

    medium_522px-Plabche_VII_D_apres_la_Toilette_d_une_Elegante_de_Freudeberg.jpgL'encre de mes dernières lettres doit être bien sèche voire passée depuis le temps que je vous laisse dans le silence. Dieu m'est témoin que j'ai en vous une amie fidèle dont je n'ai pas à craindre le courroux. Je suis encore un peu faible ; aussi, je ne peux vous promettre une lettre quotidienne comme cela fut le cas en d'autres temps.
     
    Mon salon s'est éteint doucement malgré le passage de quelques amis venus y quérir des nouvelles que votre amie était bien en peine de donner. Je voudrais qu'ils sachent que leurs messages ont bien adouci certaines de ces heures sombres. Vous leur direz, n'est ce pas ? Vous qui me connaissez savez bien que j'ai toujours grand-mal à montrer mes sentiments. Que voulez-vous, je dois à Monsieur mon père d'exceller dans l'indifférence. C'est là un travers qu'il me faudrait corriger.
     
    La dignité que nous devons à notre éducation est une chose terrible quand elle conduit à ravaler au plus profond de l'être toute spontanéité. Je n'ai rien contre les principes, vous le savez bien, car ils soutiennent l'Homme. Point trop n'en faut toutefois car, à l'excès, ils donnent de l'âme une vision déformée comme celle que les corsets donnent de nos corps.
     
    Ainsi va notre petit monde, mon amie. Il n'y a pas que du bon dans cette société composée de gens que l'on dit de bonne compagnie. Combien d'entre eux sont morts, étouffés par les larmes qu'ils n'ont su verser ? Je voudrais bien le savoir. Mais je me rends compte que ces lignes reflètent une humeur que je n'ai pas encore à la fête. Je vous laisse donc pour aujourd'hui.
     
    Votre FE
     

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