jeudi, 09 avril 2009

Après dîner

pompadour_by_francois_boucher1757-26k.jpgMa très Chère,

C’est au jour déclinant que le temps m’est enfin offert de répondre à votre petit billet. Je vous sais bienveillante aussi je peux bien vous dire la raison de ce retard.  J’ai trouvé ma maison sans dessus dessous, mes gens courant de toutes parts, la cuisinière tempêtant et les filles de cuisine hurlant comme cochon qu’on égorge … Et pourquoi ma bonne amie ? Pour une souris. Une malheureuse petite bestiole sortie d’on ne sait quelle plinthe … J’ai retroussé à mon tour mes jupes pour courir après l’importune qui bien évidemment n’avait pas demandé son reste. Songez un peu qu’il y a chez moi deux chats et qu’aucun des deux n’a daigné faire un sort à ce minuscule quadrupède venu les narguer non point au nez et à la barbe qu’ils n’ont pas mais au crocs et à la moustache dont ils sont pourtant bien pourvus. Voyez mon amie dans quelle sorte de maison je suis ! Chez moi les chats sont repus et ventripotents tandis que les souris insolentes sautillent et gambadent… Finalement cela me sied. Vous savez comme j’ai pour les conventions les même prévention qu’un abbé se doit d’avoir pour le sexe que l’on dit beau…


Pardonnez à votre amie ces petites digressions. Je suis incorrigible.


Je reste comme vous dans le ravissement de notre dîner de tantôt. Notre petite société est bien agréable et Madame de P*** sait recevoir à merveille. Plaisir des yeux et de la bouche, conversation bien menée, voilà qui me réconcilie avec le genre féminin. A vous je peux bien le dire, j’ai – l’âge avançant – bien du mal à supporter la compagnie de mes congénères. J’ai grand hâte de rencontrer votre belle amie de province dont vous nous parlez tant. J’espère qu’elle pourra atteindre notre bonne vieille capitale sans encombre. On me rapporte des bruits inquiétants sur l’état de sûreté de certaines de nos routes et les dames de qualité ne sauraient voyager sans la compagnie de gens d’armes dévoués.


Je vous laisse ma Chère ; j’attends mon frère l’Abbé qui vient me préparer à faire mes Pâques.


Votre fidèle,


F.E.

mercredi, 08 avril 2009

A Madame de Boulogne

4751_La_Petite_Sultane_fragonard_web-2.jpgMon amie,

Je reçois à l’instant votre mot. Dieu m’est témoin : j’en tremble encore tant ma joie est grande de vous savoir en bonne santé.  Je me suis un peu attardée dans mes terres ; une mauvaise angine, un hiver rigoureux et des chemins rendus impraticables par le gel ont eu raison de mon retour rapide. Les routes de notre bon pays ne résistent pas aux rigueurs de l’hiver et les roues de mes voitures demandent quelques ménagements. Las ! J’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur et j’ai profité de cet exil saisonnier pour régler quelques affaires laissées en souffrance depuis la saison dernière. Le charme de ces grandes demeures exige quelque entretien et j’avais sur ce point précis quelque doute sur la rigueur de mon intendant.

Mais, laissons cela et venons-en à vous. Quelle tristesse je sens poindre dans les quelques lignes que vous me faites porter ! J’ai su par ma cousine Madame de la *** les tourments que vous endurâtes à l’automne. Nous devons à notre rang bien des turpitudes … le mariage en est une ! Croyez bien que j’ai souffert mille morts de ne pouvoir être à vos côtés en ces pénibles instants. Pas un jour ne s’est écoulé sans que je ne prie pour la résolution de vos affaires. Je suis bien aise de vous savoir soutenue par Monsieur Le *** . C’est un brave homme et ses conseils sont toujours judicieux. Tenez bon mon amie. Vos résolutions sont bonnes et gardez les fâcheux loin de votre porte. Ne cédez pas aux emportements trop faciles. Ils épuisent vos forces et ne vous mènent pas bien loin. Laissez ce triste sire chercher querelle seul, il finira par s’épuiser. S’il n’était qu’une seule chose à retenir de notre éducation ma Chère, ce serait sans nul doute la dignité. Par votre naissance, je vous en sais bien pourvue.

Je vous envoie toute mon affection.

Votre FE

mardi, 06 février 2007

Cinq petits secrets...

medium_Fragonard.jpgMon amie,

 

Je vous l’avais déjà dit l’an dernier, je ne déteste rien tant que ces périodes où l’année ne cesse de commencer pour finalement s’achever dans le temps d’un soupir !

Voici février entamé sans que je ne vous ai donné de nouvelles. J’ai pour notre amitié un respect infini, aussi, je vous épargnerai les fallacieuses excuses que j’aurais pu trouver pour justifier mon silence. Je n’en ai pas ou alors je n’en ai qu’une : la paresse. Votre amie, celle que vous chérissez depuis tant d’années est une grande paresseuse devant l’éternel. C’est l’un de ses petits secrets. Pour combattre ce défaut, j’ai depuis l’enfance pris le parti de me débarrasser le plus vite et le mieux possible de toutes les corvées de l’existence. C’est bien là le paradoxe de cette imperfection qui me conduit au bout du compte à une perpétuelle agitation tant il est vrai qu’une tâche chassant l’autre et les heures du jour étant fixées ad vitam aeternam à vingt quatre, mon oisiveté naturelle n’est satisfaite que le soir au coucher !

Une petite confidence en entraîne une autre et il faut bien que je vous avoue qu’en plus d’être paresseuse, je suis obsédée par la propreté. Je vous vois sourire et vous dire, que j’ai là une obsession fort peu gênante compte tenu du nombre de personnes à mon service pour l'assouvir dans les plus infimes détails. Cela serait vrai si je n’effectuais pas moi-même certains devoirs domestiques par crainte que mes gens me jugent mal sur la mine plus ou moins poussiéreuse de mon boudoir ou, pire, de mes commodités. C’est ainsi que votre amie se retrouve souvent les jupes retroussées à frotter son parquet et briquer ses cuivres quand ses gens, eux, dorment du sommeil du juste.

En relisant ces quelques lignes, je me rends compte que je suis une grande dissimulatrice. A ce propos, je dois vous avouer que dans mes jeunes années, j’ai eu le désir de quitter le chemin qui m’était destiné pour suivre les cours d’une troupe de théâtre. Mes humeurs changeantes, mes emportements soudains, mes engouements passagers, mes rires intempestifs, bref toutes les facettes de mon tempérament auraient pu s’exprimer en un tel emploi. Par l'alchimie de la scène, mon caractère serait devenu talent.  Las ! En un regard et quelques mots, Monsieur mon Père, a redonné à mon pas sautillant la cadence qu'il sied à celui des gens de notre monde. Encore aujourd’hui, j’ai parfois des regrets de ne pas avoir fait preuve de plus de constance sur cette voie et d’avoir préféré la grand’route aux chemins de traverse. J’ai pourtant connu de sombres traversées dont je ne suis pas fière mais puisque le propos est à la confession il faut que je vous le dise.

Il n’y a rien que je supporte moins que la trahison. Je l’abomine en politique, je l'abhorre en amitié et en amour, elle me rend capable du pire. Avec l’âge vient la raison et c’est heureux quand vous saurez que jeune amoureuse éconduite, je n’ai pas hésité à faire corriger l’objet de mon ressentiment par l’un de mes courtisans contre la promesse de certaines faveurs. De la petite fille capricieuse et gourmande qui volait en cachette des biscuits qu’on lui refusait, à cette toute jeune femme qui fait corriger son amant, il y a une unité ne trouvez-vous pas ? Je n’aime pas qu’on me résiste, là est toute ma cohérence.

Gardez bien mon amie tous ces petits secrets pour vous, il y en cinq pas un de moins. Je laisse à mon ami Garenne, le soin de relever le défi à son tour. S’il le souhaite.

Votre toujours fidèle,

F.E.

jeudi, 11 janvier 2007

De la plume de Madame de*** aux hôtes de ces lieux...

medium_FragonardWoman.jpgChers amis, chers fantômes,

Madame de*** retenue pour quelques jours encore me charge de vous transmettre tous ses voeux pour cette nouvelle année. Plume servile de la noble dame, je m'exécute sans tarder et vous souhaite une sainte et heureuse année.

Une plume dévouée...

 

 

mardi, 21 novembre 2006

Ite missa est...

medium_Terboch3.jpgMon bon cousin,

 

Savez-vous qu’il se murmure ici de drôles de choses ? La rumeur n’est encore que chuchotement, mais l’on nous dit qu’une femme pourrait prendre la tête de votre République. J’ai grand-peine à le croire et le billet que je viens de lire à ce propos dans la Gazette ne m’a pas pleinement convaincue. Vos Provinces auraient-elles perdu la tête ?

 

J’ai souvenir, il est vrai, que vous m’aviez entretenue de cette personne dans l’une de vos lettres de l’an dernier. Vous m’écriviez alors que cette drôlesse qui haranguait les foules avec tant de fougue pourrait bien bousculer les positions les mieux établies et surprendre son monde tel goupil fondant sur un poulailler. Vous me disiez surtout qu’elle était parvenue à dissimuler sa haute naissance pour se fondre dans le peuple et parler la même langue que lui. Il n’y a qu’une femme pour parvenir à tel exploit, car le travestissement est chez nous comme une seconde nature.

 

La coquetterie féminine est sans limite. Nous maquillons tout et sommes maître dans l’art de la dissimulation. Qu’il faille cacher un teint brouillé sous une couche de fard ou bien un désamour profond derrière un grand sourire, rien ne nous est impossible dans la maîtrise de l’être et du paraître C’est, je crois, ce qui fait notre supériorité. La chrétienne que je suis trouve cela détestable mais elle ne peut s’empêcher de sourire en voyant tous ces mâles plonger cul par-dessus tête dans ce piège vieux comme le monde.

 

Je vous avais dit mon cousin que vous auriez grand tort de sous-estimer cette adversaire !

 

Sur les questions de gouvernement, dites à vos amis de ne plus la regarder comme une femme, mais comme une égale et de la traiter comme telle. Qu’ils cessent de la narguer en la renvoyant dans son office et que lui soient épargnées les questions ancillaires. Vos compagnons ne sortiraient pas vainqueurs d’une telle bataille, qui les ferait passer aux yeux du peuple pour des gens de peu de manières. En un mot, traitez-la comme un homme, mais un homme auquel il conviendrait toutefois de tenir la porte, car on vous reprocherait de la pire façon de lui manquer de galanterie ! Voilà mon cher ce que m’inspire la Gazette de ce matin.

 

Je ne vous tairai pas mes inquiétudes : je pense que votre bataille est perdue d’avance. Pour l’emporter il faudrait faire un sans-faute et vos amis trébucheront très vite, j’en prends le pari. Le peuple aime les paradoxes : une république certes, mais avec des relents de monarchie dans l’organisation de ses pouvoirs ; la liberté évidemment, mais respectueuse de l’ordre public ; l’égalité bien sûr, mais comprise comme celle de chacun au sein de sa caste ; la fraternité certes, mais au sein de la même famille ; le progrès enfin, mais à condition qu’il respecte l’ordre ancien.

 

Parce qu’à bien des égards cette femme incarne le paradoxe du peuple, vous ne pouvez rien contre elle. Ite missa est mon cousin, ite missa est …

 

Votre fidèle F.E.

mercredi, 01 novembre 2006

Si vis pacem, para bellum...

                                        medium_22m.jpgChère Amie,

 

Qu’est-ce donc que ces nouvelles épouvantables que vous me donnez là ? Je sens tant de résignation dans vos lignes que j’en suis toute retournée !

 

Eh quoi ? L’église de votre bourg a brûlé et vous auriez voulu que les coupables ne fussent point punis ? Et pour quelles raisons je vous prie ? Pour éviter que ne soit publiquement flétrie la réputation des saisonniers qui viennent aider vos gens aux champs ? De grâce mon amie, reprenez-vous ! Que craigniez-vous au juste ? Vous avez le droit de votre côté ce me semble - alors, usez-en ! Vous me confiez vos craintes de représailles, de contagion, d’embuscade - fichtre que ces mots sont laids sous votre plume !

 

Je vous croyais en villégiature à la campagne, accompagnant votre époux dans sa sinécure, et je vous découvre en campagne usant de termes guerriers ! Les faits que vous me décrivez sont graves et doivent être punis. Les abords de notre capitale ont connus de tels évènements il y a peu et la riposte de nos gens d’armes n’a pas été assez ferme, j’en ai bien peur. Sinon comment expliquer les soubresauts qui agitent maintenant nos provinces ?

 

Il fallait frapper vite et fort. Au lieu de cela nous avons assisté à une sorte de mea culpa collectif insipide et creux. Certains beaux esprits théorisaient sur la responsabilité de la cité qui n’aurait pas su se montrer assez accueillante, ouverte et tolérante envers ces mauvais bougres venus d’on ne sait où et glorifiant je ne sais quel dieu. Aujourd’hui encore, malgré la multiplication de faits identiques à celui que vous me rapportez, on nous dit qu’il ne faut pas les tenir aux portes de la ville, mais leur ouvrir nos porches, leur donner du travail, leur offrir le gîte et le couvert. On nous interdit même de les juger sur des mines qu’ils ont mauvaises la plupart du temps. Il circule des libelles contre une police qui ne fait plus peur et dont on se joue même.

 

Je vous le redis mon amie, il aurait fallu frapper fort. J’ai crainte que la peur n’ait changé de camp. Pour n’avoir pas su embastiller à temps  quelques fauteurs de troubles, c’est la France entière que l’on tient sous le joug d’une tyrannie diffuse, mais bien réelle : celle des bons sentiments ; des bons sentiments qui dégoulinent d’une naïveté qui nous conduira à notre perte. Quand je lis vos scrupules, je me dis que la roue est en marche. Je refuse cette fatalité. Dans cette affaire mon amie, c’est la légiste qui vous parle. La chrétienne, quant à elle, n’a plus que la prière !

 

Votre FE

lundi, 16 octobre 2006

Une vie provinciale...

medium_Raoux_II_ingr.jpgMa Chère,

Votre dernière lettre me laisse les yeux humides et le souffle court. Je vous y ai senti si triste et si lasse que j’en ai eu du mal à trouver le sommeil plusieurs nuits de suite. Notre petite société vous manque et la vie semble avoir perdu tout attrait à vos yeux. Vous pleurez les joies de la précédente affectation de votre époux et vous ne parvenez pas à vous sentir chez vous dans ces murs provinciaux. Voilà ce que c’est mon amie que d’épouser un cadet ! Eussiez-vous choisi l’aîné de la famille que vous seriez aujourd’hui ma voisine, petite reine en l’hôtel de ***.

Je suis cruelle comme seule une amie peut l’être, car je crois de mon devoir de vous ramener à la raison. Laissez donc parler ces méchantes langues. Ce qu’elles colportent est si exagéré que cela prête à sourire. Dites-vous que ce qui paraît énorme, vu de votre petite cité fortifiée, rapetisse en passant la Loire pour finir dérisoire une fois la Seine franchie. J’espère vous rassurer pleinement en vous écrivant qu’ici votre réputation est intacte. Hier encore, Madame de la *** et sa cousine Hermine du *** me demandaient de vos nouvelles et me chargeaient pour vous de mille gentillesses. Tenez, ce matin même, mon cousin l’Abbé de *** me prie de vous demander l’hospitalité d’une nuit, car il doit prochainement retrouver son Abbaye et souhaite faire étape chez vous, qui êtes à mi-chemin.

Je vous en conjure ma chère, ne vous montrez pas aussi sensible aux petitesses de ce monde. Ne laissez pas des gens qui ne vous sont rien vous dicter votre conduite et vous dire ce qui est ou n’est pas convenable pour une dame de qualité. Il faut à tout prix vous prémunir des coups les plus vils commandés par l’envie, la jalousie ou que sais-je encore. Votre grande sensibilité est toute à votre honneur mais elle ne doit pas se retourner contre vous. Soyez chrétienne en écoutant la douleur de ce monde mais fermez votre cœur à la fausseté et l’hypocrisie. Il y a de l’équilibrisme dans cette sorte d’exercice et je conviens aisément que la chose est ardue. Je vous sais vaillante, rien ne vous est donc impossible.

Votre amie fidèle

F.E.

vendredi, 29 septembre 2006

Il n'est de bonne compagnie ...


medium_Raoux_ingr.jpgMon amie,

 

Je vous l’ai dit maintes fois, je nourris de sérieux doutes sur l’utilité des concessions mondaines que nous devons à notre petite société. Je vous vois sourire et vous moquer peut-être.  Vous auriez bien raison. Il est vrai que je me laisse souvent tenter même si je renâcle toujours comme un mauvais cheval lorsque le carton me parvient. Las ! Chaque jour qui passe me rapproche de l’échéance et mes résolutions faiblissent. La curiosité est mauvaise conseillère et votre amie lui tend une oreille complaisante. Je me trouve ainsi, plus que je ne le souhaiterais, entraînée loin des chaudes tentures de mon boudoir.

Je reviens à l’instant de l’une de ses petites causeries de dames où l’on feint d’être à son aise en sirotant un chocolat trop chaud, perchée plus qu’assise sur des fauteuils dont la facture l’emporte sur le confort. J’ai encore les oreilles pleines, c’est là le comble, des babillages creux de certaines de mes voisines.  A de rares exceptions près, ces dames n’ont rien à dire mais elles le font savoir haut et fort et tous ces « riens »  mêlés forment un brouhaha éprouvant pour mes nerfs. Je ne montre rien de cela et, pourquoi vous le cacher, je m’amuse même à feindre de priser fort leur compagnie. Le temps ne s’écoule lentement que lorsque l’on s’ennuie. J’ai donc trouvé dans cette petite comédie la parade pour accélérer le pas de Chronos et cette pensée secrète, je dois bien vous l’avouer, m’amuse énormément. Cette duperie bon enfant m’emmène pourtant plus loin que je ne le pensais car ces dames désormais recherchent ma compagnie.

 Pas un jour sans son lot de billets me priant d’accepter pour telle date à telle heure tel souper. Jugez comme la chose est coquasse : me voici en quelque sorte prise dans mes propres filets !  Moi qui n’apprécie rien tant que les petits comités, voilà que je virevolte d’un salon à un autre quand mon petit boudoir, lui, reste désespérément vide.  J’ai tout fait pour accélérer la marche du temps et voici maintenant qu’il s’égrène trop vite, si vite, même, que je n’en ai  plus une miette pour vous écrire. Même si parfois la légèreté de ces dames me délasse, croyez bien que je souffre de cette situation et l’absence de profondeur me pèse au bout du compte.

Je ne saurais pourtant vous faire une promesse ferme de changement dans un proche avenir. Je réserve cette sorte de mensonge mondain que sont les faux engagements à certaines coteries mais à vous je dois la vérité.  Ne pouvant être aussi proche de vous que je le souhaiterais, ne serait-ce que par l’entremise de ma plume,  je vous reste fidèle en pensée. C’est fort peu et c’est beaucoup. C’est selon.

Toujours votre,

FE

lundi, 03 juillet 2006

Le retour ?


medium_522px-Plabche_VII_D_apres_la_Toilette_d_une_Elegante_de_Freudeberg.jpgL'encre de mes dernières lettres doit être bien sèche voire passée depuis le temps que je vous laisse dans le silence. Dieu m'est témoin que j'ai en vous une amie fidèle dont je n'ai pas à craindre le courroux. Je suis encore un peu faible ; aussi, je ne peux vous promettre une lettre quotidienne comme cela fut le cas en d'autres temps. Mon salon s'est éteint doucement malgré le passage de quelques amis venus y quérir des nouvelles que votre amie était bien en peine de donner. Je voudrais qu'ils sachent que leurs messages ont bien adouci certaines de ces heures sombres. Vous leur direz, n'est ce pas ? Vous qui me connaissez savez bien que j'ai toujours grand-mal à montrer mes sentiments. Que voulez-vous, je dois à Monsieur mon père d'exceller dans l'indifférence. C'est là un travers qu'il me faudrait corriger. La dignité que nous devons à notre éducation est une chose terrible quand elle conduit à ravaler au plus profond de l'être toute spontanéité. Je n'ai rien contre les principes, vous le savez bien, car ils soutiennent l'Homme. Point trop n'en faut toutefois car, à l'excès, ils donnent de l'âme une vision déformée comme celle que les corsets donnent de nos corps. Ainsi va notre petit monde, mon amie. Il n'y a pas que du bon dans cette société composée de gens que l'on dit de bonne compagnie. Combien d'entre eux sont morts, étouffés par les larmes qu'ils n'ont su verser ? Je voudrais bien le savoir. Mais je me rends compte que ces lignes reflètent une humeur que je n'ai pas encore à la fête. Je vous laisse donc pour aujourd'hui.
Votre FE

vendredi, 27 janvier 2006

Quand le rideau tombe

Ma chère amie,

 

Il se donnait hier soir une petite représentation théâtrale chez l’une des relations de notre amie B. Comme elle ne souhaitait pas s’y rendre seule, je l’y ai très volontiers accompagnée. Nous avons passé une soirée fort amusante même si la pièce en elle-même ne présentait pas grand intérêt : texte très inégal, acteurs de second ordre, costumes rapiécés. Tout cela sentait un peu trop l’économie et la satire est tombée à plat. Quand on veut donner dans le clinquant, il faut y mettre les moyens. Je dois à la vérité de reconnaître quelques bonnes formules auxquelles nous avons ri de bon cœur même si Monsieur Molière, lui, les aurait sans doute rayées d’un trait de plume. Nous avons retrouvé là bas quelques amis avec lesquels nous sommes convenus de nous retrouver plus tard pour médianoche. B. toujours à l’affût des nouveaux talents, a souhaité convier l’auteur à cette petite soirée impromptue. Le pétillant était dans nos verres et point ailleurs tant ce jeune homme s’est montré terne dans sa mise et lent dans les réparties. Vous connaissez notre petite compagnie : les hommes y ont le verbe haut et les femmes, ma foi, ne s’en laissent pas conter. Notre jeune auteur en a été pour ses frais je crois. Il me paraît toujours risqué de juger une société sur l’image partielle qu’elle donne d’elle à un moment donné. Le théâtre n’est pas là où l’on pense qu’il est et la pièce qui se joue n’est pas toujours achevée au tombé du rideau.

Votre FE

lundi, 16 janvier 2006

La bonne année !

Ma chère amie,

Croyez-le, j’ai quitté avec joie décembre et ses agapes pour entrer sans élan dans janvier et son cortège de fâcheux qui viennent présenter des vœux de convenance. Mon hôtel ne désemplit pas et j’ai la plus grande peine à trouver le calme pour vous écrire. Du plus loin que remonte ma mémoire, je n’ai jamais goûté cette période de l’année et avec l’âge je supporte de moins en moins l’hypocrisie qui règne en ces heures. Souhaiter, avec la mine qu’il sied, une bonne santé à une vieille tante dont on attend le trépas comme le second avènement du Christ est un exercice périlleux et fort peu chrétien finalement. Et que dire de mon banquier pour lequel je formule les vœux d’une fortune qu’il fera grâce aux intérêts de mes dettes !

Ah ! mon amie, à vous je peux bien le dire, je rêve parfois de quitter le corset de cette éducation policée pour dire à tous ces gens le fond de mes mauvaises pensées. A cette vieille tante, je dirais alors : "Mais mourez donc Madame, et que m’importe la manière, la chose sera encore trop douce à l’aune de tout ce que vous nous avez fait endurer enfants !" Quant à mon banquier, je lui dirais ceci : "Enrichissez-vous Monsieur, dépouillez-moi! Même pauvre, nue et sans atours, j'aurai plus de dignité que vous n'en aurez jamais avec tout votre or tant vous êtes méprisable !" Au lieu de cela me voici toute en révérences et courbettes, faisant mille grâces, servant mes meilleurs vins au financier et proposant les services de mon médecin à la vieille bique.

Vous pouvez rire de moi mon amie, car je le mérite. Aussi, je recommande mon âme à vos prières, car les sentiments qui m’animent sont fort éloignés de ceux que prône notre Eglise. Imaginez un peu à quelle absurdité je suis contrainte : je vais devoir aggraver ma dette pour emprunter de quoi acheter quelques indulgences. C’est qu’il m’en faudra et des plénières encore pour me faire pardonner le mauvais esprit que je nourris contre mon banquier ! La corne d’abondance au service du tonneau des Danaïdes en quelque sorte ; le cocasse de la situation m’étouffe presque. Mais voilà que j’entends l’Abbé qui s’en vient ; je l’ai convié à souper pour causer de nos affaires. Je vous laisse et vous renouvelle tous mes vœux pour la nouvelle année.


Votre infernale et toujours facétieuse FE

mardi, 13 décembre 2005

Le merle moqueur

Ma Chère,

 

La distance qui nous sépare ne m’a jamais parue aussi grande qu’en ce jour où j’apprends que vous êtes accouchée d’un garçon. Que ne donnerais-je pour vous serrer dans mes bras et vous féliciter comme vous le méritez ! J’ai grand hâte de voir votre petit homme ! On me dit qu’il est bien gras et très chevelu ! Comme vous me l’aviez demandé, vous trouverez en la porteuse de cette lettre une nourrice dont je réponds comme de moi-même pour assouvir l’appétit de ce petit Monsieur du ***. Rien ne vaut le bon lait de France ! Je vous adresse également quelques caisses de notre vin de Champagne, de la confiture faite avec les mûres de mon jardin et quelques pâtes de fruit, car je sais que vous les aimez. Votre bonheur que j’imagine me comble et illumine ces tristes journées d’automne.

 

Imaginez-vous qu’il souffle sur le Paris des salons un petit air mauvais venu de la province. Il y a quelques mois notre amie B. a introduit dans notre petite société un drôle de personnage tout en longueur et tout en os, au visage chafouin, au cheveu filasse et mis comme à l’avant-dernière mode. C’est un notaire bordelais venu reprendre l’étude d’un défunt oncle. Notre amie nous l’a présenté lors d’un petit souper dont elle a le secret. N’y étaient conviés que ses proches dont S. un jeune auteur qu’elle a pris en affection et auquel on promet un bel avenir. D’emblée notre Bordelais nous fit bien sentir qu’il se jouait fort de notre compagnie parisienne. Persuadé sans doute d’être dans une assemblée d’esprits simples et se glorifiant d’avoir fait ses humanités, l’homme, bien que nouveau venu et ne connaissant personne, s’est autorisé à jouer les critiques. Le visage fermé durant toute la soirée, il n’a manifesté aucun intérêt pour la conversation et s'est même ostensiblement mis en retrait lorsque S. nous a fait la lecture de sa dernière nouvelle. Il n’a desserré les mâchoires que pour me demander l’air narquois et regardant par-dessus mon épaule, si toutes les soirées parisiennes étaient toujours aussi bruyantes, futiles et stériles. « Vous voulez dire vivantes, enrichissantes et divertissantes ? » lui ai-je répondu. « Oui, elles sont toujours ainsi ! ».

 

Croyez bien mon amie que je ne n’ouvrirai pas mon salon à ce petit notaire tant ses manières sont déplaisantes et son discours dénué de toute nuance. Bien des portes lui sont fermées depuis car cette petite ritournelle qu’il a servi et resservi à moult reprises a fini par lasser. A ce jour, on attend encore les premières lignes des libelles qu’il n’a cessé de promettre à certaines gazettes. Pour être aussi intransigeant dans ses goûts, il devra confiner au génie pour échapper au ridicule d'avoir tant exigé des autres et si peu de lui-même. Je doute toutefois voir un jour de telles pages tant la frustration, la mesquinerie et la jalousie sont piètres muses.

 

Même dans la critique, ma chère, il faut savoir rester humble…

 

Votre F.E.

 

mardi, 01 novembre 2005

Une fâcheuse promesse


Ma chère amie,

Vous ne le croirez peut être pas, mais celle qui vous écrit ce jour s’applique à gagner son paradis d’une manière des plus désagréables ! Oui mon amie, tant qu’à gagner son billet pour les verts pâturages, autant le faire de façon plaisante car après tout, il n’est écrit nulle part que seules les grandes douleurs conduisent au salut de l’âme.

J’héberge depuis quelques semaines maintenant une mienne cousine provinciale désargentée et je souffre mille morts chaque jour depuis que cette jeune personne a posé ses malles entre mes murs. Lors de ma dernière halte sur mes terres bourguignonnes, je me suis en effet prise d’affection pour cette demoiselle plutôt bien née quoique sans le sou. Dans un élan d’affection, j’ai proposé à ses parents de guider ses premiers pas dans le monde. Je trouvais l’entreprise d’autant plus attrayante que n’ayant finalement que peu d’écart d’âge avec cette jeune personne, je trouvais là une belle occasion de m’amuser un peu.

Que suis-je donc allée faire dans cette galère ? Je me le demande chaque matin au lever. Cette jeune personne n’a aucune conscience de son encombrement qu’elle a pourtant fort grand. Non qu’elle soit de constitution robuste, car elle est même plutôt petite et menue. Je ne laisse d’ailleurs pas de m’étonner qu’une personne si frêle occupe tant d’espace dès qu’elle paraît dans une pièce. C’est que la demoiselle qui a le verbe facile parle aussi fort haut et d’une voix qui plus est nasillarde. Ce babillage incessant, cette logorrhée sont un supplice pour les oreilles de l’aurore au coucher et un défi pour l’entendement tant les propos sont futiles. Les jours passant, j’ai grand peine à garder un air attentif devant tant de bêtise. Quand je sens que l’accablement me guette, je me réfugie dans mon boudoir, m’allonge un instant, ferme les yeux et force mon esprit à se vider de ce trop plein de « néant ». Mais rien n’arrête cette insolente, pas même une porte fermée car elle est curieuse par surcroît. Mes petites échappées se transforment alors en traquenard puisque je me trouve confinée avec elle dans l’espace réduit de mon petit salon.

J’ai cru trouver une issue en lui demandant de bien vouloir nous lire à haute voix ce roman si charmant de Madame de Lafayette. Las ! Elle s’est livrée à l’exercice d’une voix monocorde, seulement interrompue par la reprise de son souffle. Quand elle n’ânonnait pas certains mots, elle en écorchait d’autres. J’en venais à regretter son babillage insignifiant. C’est vous dire… Les moments les plus ardents entre la Princesse de Clèves et le Duc de Nemours en devenaient presque drôles. L’idée de la lecture a donc fait long feu.

Je l’ai alors emmenée en promenade du côté de Port-Royal et l’ai confiée aux bons soins de nos sœurs pour quelques jours. Ces femmes, qui ont plus que moi vocation à la sainteté, sauraient sûrement occuper l’esprit bouillonnant de ma jeune parente. Deux jours ne s’étaient pas écoulés que la Mère Supérieure me faisait mander pour que je vienne reprendre possession de ma charge. Si l’inconsciente était ravie de sa retraite, les sœurs n’ont pas caché leur soulagement. La volubile avait troublé les offices et mangé plus que de raison alors que nous sommes en carême.

C’est que je ne vous ai pas encore dit qu’elle compte aussi la gourmandise parmi ses petites tares. C’est une chance remarquez. En effet, cette jeune personne qui a quelques restes de son éducation ne parle jamais la bouche pleine. Il faut dire aussi qu’elle est toute à son assiette au moment des repas. Mais un inconvénient chasse l’autre, car elle bâfre plus qu’elle ne mange et ce spectacle conduit à l’écœurement des autres convives. Depuis un mois qu’elle est ici, sa taille a pris deux centimètres et je dois faire ajuster toutes ses robes par ma modiste. N’ayant pas l’âge d’être sa mère, mes conseils ne portent pas et c’est tout juste si mes remarquent suscitent chez elle un haussement de sourcil.

Ah ! si seulement nous savions à l’avance où peuvent nous conduire certaines promesses et comme elles peuvent être funestes dans leurs conséquences, je gage que nous garderions bouche close au moment de prononcer des paroles engageantes.

J’entends des pas. Ce doit être elle. Je vous laisse mon amie...

F.E.

mardi, 25 octobre 2005

L'amant

Ma très chère,

Je rapporte de ce petit souper impromptu chez notre amie B un trouble profond et un émoi qui laissent mes mains tremblantes.

C’est que j’y ai vu d’un coup mon passé entrer par la grande porte ! Tous mes moyens se sont aussitôt envolés dans cet appel d’air venu d’un autre temps, un temps que je croyais enfoui à tout jamais dans les tréfonds de ma mémoire. Le rouge m’est venu aux joues, mon cœur s’est mis à battre une drôle de mesure et j’avais aux oreilles les notes d’un vieil adagio. De saisissement, j’ai fermé un instant les yeux espérant que cette vision quitterait notre dimension pour une autre plus atmosphérique. En vain. J’ai alors espéré ne pas avoir été vue et me suis mise à l’écart à l’abri des tentures. Je me suis crue tranquille quelques précieuses minutes et me suis plongée dans la contemplation de la vue du jardin pour reprendre mes esprits.

Il est des choses que nous sentons, et je savais fort bien que mon entreprise avait échoué lamentablement. Ah ! mon Amie, en ces instants si terrestres que le réconfort et l’aide du Ciel mettent du temps à venir ! A cette feuille qui me relie si intimement à vous et dans ma solitude retrouvée, je dois bien la vérité de dire que je ne souhaitais aucune intercession divine dans cette affaire !

Je l’ai senti avant qu’il ne m’approche. J’ai vu son sourire avant même de me retourner. J’étais encore pleine de sa voix avant même qu’il ne me parle. J’ai pris une profonde inspiration, j’ai loué tous les saints et me suis retournée. A ma mine si fragilement sérieuse, il a opposé en retour toute la force d’un éclat de rire ! Que pouvais-je faire d’autre que rire aussi ?

Alors que je lui tendais négligemment la main dans l’attente de recevoir cette sorte d’hommage que l’on doit aux dames dans un salon, il ne l’a pas prise, mais m’a caressé la joue. Sa main, s’attardant bien plus que les convenances ne l’autorisent dans ce genre d’endroit, a glissé délicatement le long de mon cou pour se perdre dans le bas de ma coiffe. Ce geste qui signait autrefois son affection m’a plongé à nouveau dans les plus grands troubles et je ne parvenais plus à décrocher mon regard du sien.

J’y ai revu comme une fulgurance la jeune fille que j’ai été. J’ai revu ces étés de jadis, ces champs de blé mûr parsemés de mille ors dans lesquels, insouciants nous marchions sans but vers un avenir que nous croyions éternel. J’ai revu nos étreintes d'alors, nos jeunes corps en sueur enlacés et repus d'avoir goûté au fruit défendu, élixir divin, à la lueur de la lune notre tendre complice. Je l’ai revu me déclamer le matin les textes qu’il m’écrivait la nuit tandis que je dormais. Je me suis revue poser pour lui à demi-nue priant pour que Monsieur mon père ne tombe pas sur ces sanguines. Je l’ai revu façonner mon visage dans la glaise. J’ai revu nos au revoir d'antan, nos fidèles serments, nos rêves d'épousailles.

Hélas ! L'adieu s'est posé comme un voile sur ces fiançailles. Ce soir je feuillette ce vieil album aux couleurs de l'automne, pour surprendre le temps.

Votre F.E.

mardi, 18 octobre 2005

L'honorable parlementaire

Chère C.M.

J’ai reçu l’autre soir à dîner le député G. Je l’avais rencontré alors que je travaillais au Palais Bourbon servant de plume docile à l’un de ses collègues, T, député-maire d’une petite ville résidentielle. Il me souvient qu’à l’époque ces deux-là ne s’estimaient guère, chacun traitant l’autre d’imbécile patenté, de gougnafier et de parasite de la République. Il faut dire que dans cette partie-ci du VIIe arrondissement le mètre cube d’injure n’est pas cher. C’est bien la seule chose abordable d’ailleurs dans ce carré étroit qu’est la place du Palais Bourbon.

Il faut croire que l’eau a bien coulé sous le Pont Alexandre III, car mes deux oiseaux qui sont désormais les meilleurs ennemis du monde se respectent et ne s’insultent plus. Tu noteras que je n’emploie pas le mot ami. Cette espèce n’existe pas en politique. On peut y croiser des alliés, toujours de circonstance ; des amis, jamais. A côtoyer de près ces hommes durant de longues années, j’ai retenu quelques règles essentielles si l’on veut survivre dans ce petit milieu. Toujours se méfier de celui qui s’avance, la main offerte en saluant son collègue d’un « Mon ami comment vas-tu ? ». Toujours fuir aussi celui qui met la main sur l’épaule d’un congénère en lui susurrant un « à toi, je peux bien le dire puisque tu es un ami ». Dans le premier cas, la petite phrase masque au mieux une indifférence polie, au pire le secret espoir que l’autre réponde « mal, très mal, je vais tout lâcher ». Dans le second, au mieux le tuyaux est percé, au pire c’est un piège.

Entre ennemis les choses ont le mérite d’être claires. Point n’est besoin d’artifice. On se croise, on se toise, on se mesure, on se défie. Tout cela peut se jouer en un regard à la salle des quatre colonnes ou à la buvette du palais. Etre ennemis en politique, c’est une sorte d’adoubement, une espèce de cooptation entre mâles de force égale. N’est digne d’être ainsi qualifié que celui qui menace le pré carré de son semblable, celui qui est pressenti comme étant de même valeur. Bref, celui qui inspire le respect quelque soit son camp et, pour dire le vrai, je pense qu’au fond, les pires ennemis se partagent le même. C’est paradoxal, mais c’est ainsi. C’est une chose que T n’a jamais comprise. Il faut dire qu’il est un rentier de la politique. Sa circonscription, héritée de son père est un terrain de jeu quand celle de G, conquise voix après voix, est un champ de bataille. La facilité de l’élection ne fait pas le talent. Et cela, T ne l’a pas davantage compris.

C’est que Monsieur le député est un grand sentimental en fait. C’est un homme qui persiste à ne se voir que des amis avec une constance confinant à la bêtise. Je lui ai souvent dit qu’il avait raté sa vocation et il ne sortait jamais tant de ses gonds que lorsque je le traitais de nouveau Candide. Il me fait l’effet d’un missionnaire égaré dans une tribu anthropophage avec sa bible comme seul bouclier, une espèce de pacifiste niais qui se promènerait la fleur au fusil dans les couloirs du Palais quand tous les autres auraient leur tenue de combat et raseraient les murs de peur de se prendre un coup mortel dans la colonne. Toutes les vilenies sont permises dans les couloirs feutrés et lambrissés de la République : élaboration de fausse rumeur, délation fiscale, indiscrétion savamment orchestrée à quelques « canards »… Ne jamais baisser sa garde car sous les moquettes épaisses et les marbres rutilants, se dissimulent bien des chausse-trappes ! Si les chats qui se prélassent aux beaux jours dans les fourrés des jardins de l’hôtel de Lassay savaient parler, ils nous en conteraient de belles sur les coulisses de ces palais où la comédie démocratique se joue à grands frais. En ces lieux, l’hypocrisie tient le manche quand la mesquinerie frappe.

J’ai toujours parcouru avec un plaisir curieux mêlé de crainte les caves voûtées et les couloirs souterrains du palais, car je m’ imaginais que peut-être un jour j’y découvrirais, au hasard de ces pérégrinations, le squelette morcelé de quelques victimes du parlementarisme rationalisé. A cette évocation, je souris encore. En fait de cadavres, je n’ai jamais vu errer autre chose que quelques rats ; encore étaient-ils rares, car les chats bourbonnais sont redoutables d’efficacité. Quelques gardes républicains aussi traînaient leurs guêtres en ces lieux sombres et poussiéreux, car la sécurité de certains sites s’attache aussi à leur sous-sol.

Mais j’en reviens à notre ravi de l’hémicycle.

S’il est une chose que l’homme politique n’aime pas, et T en était un exemple parfait, c’est d’avoir à choisir. Car choisir, c’est éliminer et donc déplaire à quelques-uns. Déplaire… quel drame pour celui qui ne vit que par et pour le regard des autres. Ne pas avoir à choisir pour ne pas avoir à déplaire : c’était le rêve de T. Combien de fois l’ai-je vu se ronger les sangs, tourner en rond dans son bureau, rédiger une prise de position, la déchirer pour adopter l’option opposée pour finalement s’arrêter, la tête entre les mains, et me lâcher tout de go « je suis perdu » avec des yeux de chien battu !

Au fond, j’ai toujours pensé que pour les neuf dixièmes d’entre eux, ces honorables parlementaires étaient centristes dans leur for intérieur par peur du choix ; certains sont plus au centre que d’autres, c’est tout.

Le marais a encore de beaux jours.

F.E.