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Partie de dame, échec au roi...

FC003-a-f_0.jpgMon amie,

Il y a tant de tristesse et de résignation dans votre dernier message, que je ne me voyais pas vous laisser dans le silence et le désarroi. Dans ce que je comprends, ou plus précisément, dans ce que vous ne me dites pas, je devine que votre relation avec monsieur votre époux prend un tour des plus mauvais. J’en suis fort désolée et ne suis peut-être pas la personne idoine pour vous donner les meilleurs conseils, en tout cas ceux que la situation que vous me décrivez semblent requérir, en apparence. Cela étant dit, l’étrange ressemblance de caractère qui nous lie, m’autorise à vous livrer, sans fard aucun, le fond de ma pensée. Je sais que vous en saisirez l’essence, au-delà des mots.

Vous le savez, car nous en avons souvent parlé, les hommes sont pour moi une source de grande perplexité, un réservoir sans fond d’interrogations multiples. Paradoxalement, ils sont également d’une prévisibilité déjouant l’entendement. C’est là toute l’ambivalente richesse des relations que nous entretenons avec eux, pour peu que la conscience nous en soit donnée, ce qui n’est pas toujours le cas. Au fond, si la vie était une partie d’échec, je crois que nous autres, du sexe prétendument faible, avançons toujours avec trois coups d’avance. Ecrivant cela, j’entrevois le caractère glissant de la pente sur laquelle je m’engage, mais je vous sais intelligente. J’avancerais donc en terrain relativement sécurisé, les offuscations de principe ne sont pas dans vos habitudes, aussi j’irais sans tergiverser et sans verser dans les apitoiements et les niaiseries que l’on peut entendre d’ordinaire.

Je comprends que la situation que vous vivez n’est pas facile. Vous êtes ambitieuse, ce qui est tout à votre honneur et vous souhaitez parvenir à votre objectif. Je saisis entre vos ligne que votre époux, par les propos qu’il vous tient, vous cantonne à des questions matérielles et domestiques. Considérées à l’aune des aspirations élevées vers lesquelles vous porte votre esprit, vous souhaiteriez qu’il intéresse davantage à vos aspirations profondes. Le fossé entre vous va en se creusant, votre relation se distend. Vous vous repliez sur vous-même, tandis que lui semble découvrir une femme qu’il ne connaissait pas, vivant vos désirs de carrière comme une échappée solitaire. Il cherche par retour à reprendre le contrôle sur vous ce qui génère crises, colères et rebuffades de votre part, incompréhension et mutisme de la sienne. C’est là un schéma des plus classiques, un cercle vicieux qu’il faut rompre dès à présent tant les effets sont pernicieux pour l’avenir de cette relation à laquelle vous semblez tenir encore.

Peut-être vais-je vous décevoir, mais je vous dois la franchise et si vous êtes assurée de toute ma compassion, je ne vous plaindrai pas. Je serais en effet une bien mauvaise amie si je ne me contentais que de vous prodiguer quelques mots de réconfort. Passée la satisfaction d’avoir essuyé vos larmes et craché mon venin contre le fâcheux, vous arrachant sans doute un sourire aussi désolé que mouillé, la situation, en elle-même, n’aurait guère avancé, reconnaissez-le.

Donc, si vous le voulez bien, laissons jouer cette scène par celles de nos congénères qui y excellent, et plaçons-nous plutôt côté coulisses pour les éclairer d’une lumière crue. En un mot, soyons du bord des ficelles que l’on tire et non de celui des marionnettes. Quand bien même celles-ci s’agitent dans tous les sens sur la piste, les pauvrettes ne restent jamais que ce qu’elles sont, des jouets manipulables, enfermées ad vitam aeternam dans le rôle qu’il leur a été assigné, sans prise aucune sur une destinée dont le sort reste décidé par d’autres. Pour être moi-même tombée dans tous ses pièges dans ma prime jeunesse, et pour être honnête, il y a peu encore, je suis maintenant convaincue que les passions sont mauvaises conseillères en bien des choses de la vie, en amour plus encore qu’ailleurs. Quant à l’hystérie en la matière, elle ne mène jamais bien loin, sinon à se tirer une balle dans le pied, car c’est là justement la réaction que votre époux cherche à susciter chez vous.

Avisez-vous d’y succomber, hurlez à lui en arracher les tympans, vociférez toute cordes vocales à l’assaut, fracassez la vaisselle à sa figure, envoyez tous les verres contre les portes et les murs, jetez-vous tous poings dehors contre sa poitrine en pleurant, tapez du pied avec rage, trépignez avec violence, versez toutes les larmes de votre corps, hoquetez ostensiblement, reniflez bruyamment, pour enfin menacer de le quitter en sortant vos malles du placard, bref, laissez-vous aller, ne serait-ce qu’une seconde, à de tels emportements, qu’il vous regardera avec, au mieux, toute la commisération que requiert la faible femme que vous êtes, au pire, il vous traitera d’hystérique, ce qui, dans la bouche d’un homme, s’il n’est pas médecin et que cette affirmation n’est pas un diagnostic psychiatrique, revient à exprimer tout le mépris qu’il peut avoir pour vous.

Même s’il esquisse un petit mouvement de recul sous votre estocade, qu’il semble désolé de vous voir dans un tel état, qu’il baisse piteusement les yeux sur ses chaussures en se demandant ce qu’il a bien pu dire pour déclencher un tel tsunami, ne vous y fiez pas. Sachez qu’intérieurement, son sourire sera sarcastique, ses lèvres moqueuses, ses sourcils arqués, en réalité il sera affligé, pensant que finalement vous êtes comme toutes les autres, incapable de maîtriser vos nerfs, soumise à vos hormones, au cycle de la lune, au sens du vent, à l’intensité de la marée ou que sais-je. Il marquera un temps d’arrêt,  vous observera de pied en cap, son calme sera certainement olympien, contrastant d’autant avec votre excitation névrotique, puis d’une voix sereine, doucereuse s’il est habile, il vous expliquera que vous avez vraiment de la chance de l’avoir dans votre vie - il insistera sur le vraiment - qu’aucun autre homme ne vous supporterait compte tenu de votre caractère impossible, de vos attitudes infantiles, de vos sautes d’humeur inacceptables à votre âge et de vos caprices d’enfant gâtée. Vous l’écouterez en reniflant, dégoulinante d’eau et de rimmel. A votre tour, vous regarderez vos escarpins, vous culpabiliserez. Après tout qu’y avait-il de grave ? Rien, vous direz-vous. Et vous présenterez vos excuses, qu’il acceptera dans sa grande bonté. Puis il vous ouvrira en grand ses bras protecteurs, murmurant dans votre cou à quel point vous êtes une vilaine fille. Jusqu’à ce que gentiment il vous repousse, retourne à son bureau régler une urgence, tout en vous demandant, d’un ton léger, « Au fait Chérie, tu as pensé à prendre du pain ? ».

En vérité, vous aurez été ridicule et j’ajoute, prévisible. Vous aurez agi en bon automate dont il aura, d’un seul geste activé les mécanismes. Voyez comme cette petite comédie est bien rodée, appréciez l’énormité du piège qu’il vous tend. Déjouez ses pronostics pour une fois, utilisez vos trois coups d’avance.

Pour y parvenir, la seule chose à laquelle je peux vous inviter, c’est de prendre un peu de hauteur. Changez de perspective, quittez le registre des sentiments et les affres qui les accompagnent. Revenez à une dimension plus terrestre, celle des relations humaines. Ne regardez plus votre époux comme l’homme que vous aimez, mais comme un homme tout court. Au-delà même, comme un être humain avec ses forces et ses faiblesses. Vous êtes engagée avec lui dans un rapport de force, une lutte pour le pouvoir. Que vous soyez une femme, et lui un homme ne doit pas jouer, surtout pas. Vous avez un allié de taille dans l’affaire, insoupçonné, votre mari lui-même. Malgré lui et pour deux raisons simples.

La première, c’est qu’il ne lui viendra jamais à l’esprit que vous pouvez vous affranchir de vos hormones féminines pour raisonner froidement, tel un homme pourrait le faire, jamais. En second lieu, il ne pourra pas davantage se départir de ce que ses yeux lui montrent : une femme.

C’est là une chose que j’ai apprise des longues années passées à côtoyer et observer les allées du pouvoir. Qu’ils soient députés, sénateurs, chef d’entreprise, directeur d’administration centrale, ces hommes restent des hommes. Placez dans la même pièce qu’eux une femme dont la carrière fait d’elle leur égale, ils ne verront pas la député, la sénatrice, la directrice d’administration centrale ou la chef d’entreprise. Non, ils verront une femme. Et pour peu qu’elle soit dotée de quelques charmes et appâts, elle les éblouira, les troublera, autant dire qu’ils auront déjà perdu d’avance, tombant cul par-dessus tête dans ce piège vieux comme le monde. Ils ne pourront s’empêcher de jouer leur partie, attendant d’elle qu’elle joue la sienne. Et c’est ce qu’il se passera. Elle les verra arriver goguenarde, les laissera quelques minutes tirer les ficelles et, au dernier moment, nœud coulant, elle les étranglera. Ils comprendront, mais un peu tard, qu’ils étaient les marionnettes.

L’histoire regorge de femme de ce genre, songez à Catherine de Médicis ou Anne d’Autriche par exemple, l’une a ordonné la Saint Barthélémy, l’autre a maté la fronde. Elles avaient face à elles des hommes sans commune mesure avec ceux de notre temps, à la langue aussi aiguisée que l’épée, dont ils n’usaient pas avec parcimonie. Elles n’avaient pas le bénéfice de cent ans de féminisme derrière elles, et pourtant, elles ont été des hommes d’État, et quels hommes ! Plus près de nous pensez à Margaret Tatcher, et Angela Merkel, comment croyez-vous qu’elles soient arrivées au pouvoir et s’y maintenant même. En piquant des crises de nerfs ? Peut-être, mais seules alors, face à leur miroir. En public, elles n’avaient de femmes que l’apparence. Vous rappelez-vous la candidature de Ségolène Royale à la présidentielle ? Avez-vous souvenance de certains arguments qui lui ont été opposés ? Pour la plupart au ras de la ceinture, quand on ne la renvoyait pas carrément dans sa cuisine. C’est plus fort qu’eux, c’est leur faiblesse. Elle tient en une phrase : ils ne pourront jamais s’empêcher d’être ce qu’ils sont alors que nous, faibles femmes, avons les moyens de dépasser notre condition.

Voici, ma très chère, ce que j’avais envie de vous dire. Toute femme porte en elle un homme qui dort, toute femme a la force de s’en servir, encore faut-il qu’elle en ait conscience. Dans le cas contraire, effectivement, elle n’est qu’une marionnette. Réveillez cet homme en vous !

Faites-le toutefois avec douceur, il ne s’agit pas de vous transformer en camionneur repoussant. Restez charmante, avenante, séduisante et même appétissante. Toutefois, ne jouez cette partie que dans votre alcôve. Pour le reste, chaussez vos escarpins, mais ne vous en laissez pas conter. Vous connaissez les pièges, déjouez-les. Faites-le avec intelligence, esquivez les coups que vous sentez arriver par un sourire. Restez hermétique, ne donnez aucune prise, ne lui montrez pas que vous voyez clair en son jeu, laissez-le être galant et protecteur, c’est si charmant et délicieux.

L’habileté est là, il ne doit jamais se douter que vous l’avez percé à jour, tout est finesse et équilibre. Laissez-le croire qu’il mène la danse sur quelques détails, mais faites-en à votre guise pour le principal. Et vous verrez, je suis prête à en prendre les paris, vous serez pour votre époux, une femme irremplaçable. Vous ne serez plus comme les autres. Il se peut même que vous parveniez à supplanter la seule femme de sa vie. Sa mère !

A me relire avant de terminer cette lettre, je me demande si finalement, l’homme parfait ne serait pas une femme ?

Je vous laisse sur cette dernière cabriole, et le clin d’œil de rigueur.

Votre facétieuse amie,

FE

 Sylvie Simon - 2017 - tous droits réservés, reproduction interdite

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